par Alexandre Adler

Voici un livre surprenant, venant de ce grand éditorialiste plutôt habitué des commentaires géopolitiques qu’est Alexandre Adler. On y retrouve son style foisonnant comme son éblouissante érudition d’hypermnésique, et ni l’actualité la plus brûlante (le printemps arabe) ni la polémique (Stéphane Hessel…) ne sont absentes de cet essai passionnant. Mais Adler se livre ici comme il ne l’avait jamais fait, dans son rapport au judaïsme, à Israël, et au phénomène juif dans l’histoire de l’humanité. On découvre alors que son sionisme est beaucoup moins orthodoxe que ce que l’on pouvait croire, et sa « profession de foi » de juif élevé dans l’athéisme nous révèle une pensée très originale sur l’essence du monothéisme. Ses analyses des relations entre juifs et chrétiens d’une part, et entre juifs et les musulmans d’autre part, sont particulièrement inattendues. À travers cette exploration du fait juif comme véritable énigme dans l’histoire des religions comme dans celle des peuples, Alexandre Adler nous invite à repenser les grandes « révolutions anthropologiques » (de Spinoza à Einstein) qui ont marqué l’Occident, et à nous interroger sur l’avenir de notre monde. Alexandre Adler, historien et journaliste, est connu pour ses chroniques, essais et commentaires politiques qui ne laissent personne indifférent. Il est notamment l’auteur de J’ai vu finir le monde ancien (Grasset, 2002, prix du livre politique 2003), Comment sera le monde en 2020 ? (commentaire du rapport de la CIA, Robert Laffont, 2005), Le monde est un enfant qui joue (Grasset 2009), Berlin 9 novembre 1989 : la chute (XO, 2009).
source : livre.fnac




din ; la futilité n’est pas leur fort, non plus que le small talk. On gagne en densité ce qu’on perd en légèreté.
Cher Gerhard… cher Walter… L’érudit sédentaire et le bibliophile nomade, le mystique juif installé à Jérusalem et le marxiste errant exilé à Paris, on ne fait pas plus opposé. Tout y passe mais certains thèmes plus que d’autres : le nihilisme mystique dans le ghetto, Baudelaire en flâneur absolu, l’éclat ambigu de l’expression « Etat juif », la solution d’un condominium arabe et juif pour la totalité de la Palestine (en 1937…), le Paris du XIXème siècle, les hérétiques et les faux messies, la mélancolie aigue de deux penseurs pressentant l’imminence de la fin d’un monde… Adorno, Brecht, Marx sont les plus souvent cités. Mais un écrivain surplombe leur conversation : Kafka. L’un, c’est Benjamin, passe au laminoir le Kafka de son ami Max Brod, lui reprochant ses contradictions, sa bonhomie, son manque de distance, son attitude piétiste vis-à-vis de Saint Franz, ses réflexes journalistiques, ses clichés, son absence de rigueur dogmatique. Sa lettre de six pages en date du 12 juin 1938 est l’implacable exécution d’une biographie comme on en a rarement lue ; en filigrane, il nous y livre sa propre vision du monde kafkaïen, ellipse écartelée entre l’expérience mystique forgée par la tradition et celle de l’habitant d’une grande ville moderne, et
partant de ce postulat, l’essayiste tisse un raisonnement lumineux sur les paraboles à l’œuvre dans toute création surgie de la plume de Kafka, jusqu’au paradoxe final : « Une fois qu’il fut assuré de l’échec final, tout lui réussit en chemin comme dans un rêve. Rien ne donne plus à réfléchir que l’ardeur avec laquelle Kafka souligna son échec ». Un mystère demeurait aux yeux de Benjamin : son amitié avec un Max Brod… C’est peu dire que l’édition de cette correspondance est d’une richesse stimulante.
Proust de Benjamin ? Un détective exerçant sa curiosité sur la haute société, en proie au martyre de la remémoration et de la dimension infinie du souvenir, capable comme nul autre de nous montrer les choses (Proust excellant à être celui qui désigne, et Péguy celui qui touche), insensible à l’ivresse purement physique des sentiments, de l’amour ou de la nourriture (« De tous les grands auteurs épiques, il est l’un des rares à ne pas savoir faire manger ses personnages »). Walter Benjamin assurait que depuis les Exercices spirituels de Loyola, la littérature occidentale n’avait pas produit de tentative plus radicale de s’absorber en soi-même. Et si l’on se demande ce qui a pris à ce petit éditeur de se lancer dans la publication de ce passionnant Proust de Walter Benjamin, à mille lieux de ce qui s’écrit d’ordinaire sur le sujet, la quatrième de couverture apporte une réponse d’une clarté sans appel (une fois n’est pas coutume) qui devrait susciter bien des débats :