Le peuple-monde : destins d’Israël

par Alexandre Adler

Voici un livre surprenant, venant de ce grand éditorialiste plutôt habitué des commentaires géopolitiques qu’est  Alexandre Adler. On y retrouve son style foisonnant comme son éblouissante érudition d’hypermnésique, et ni l’actualité la plus brûlante (le printemps arabe) ni la polémique (Stéphane Hessel…) ne sont absentes de cet essai passionnant. Mais Adler se livre ici comme il ne l’avait jamais fait, dans son rapport au judaïsme, à Israël, et au phénomène juif dans l’histoire de l’humanité. On découvre alors que son sionisme est beaucoup moins orthodoxe que ce que l’on pouvait croire, et sa « profession de foi » de juif élevé dans l’athéisme nous révèle une pensée très originale sur l’essence du monothéisme. Ses analyses des relations entre juifs et chrétiens d’une part, et entre juifs et les musulmans d’autre part, sont particulièrement inattendues. À travers cette exploration du fait juif comme véritable énigme dans l’histoire des religions comme dans celle des peuples, Alexandre Adler nous invite à repenser les grandes « révolutions anthropologiques » (de Spinoza à Einstein) qui ont marqué l’Occident, et à nous interroger sur l’avenir de notre monde. Alexandre Adler, historien et journaliste, est connu pour ses chroniques, essais et commentaires politiques qui ne laissent personne indifférent. Il est notamment l’auteur de J’ai vu finir le monde ancien (Grasset, 2002, prix du livre politique 2003), Comment sera le monde en 2020 ? (commentaire du rapport de la CIA, Robert Laffont, 2005), Le monde est un enfant qui joue (Grasset 2009), Berlin 9 novembre 1989 : la chute (XO, 2009).

source : livre.fnac

Livre : Rencontre avec Elie Wiesel (en images)

La Règle du Jeu était fière d’accueillir, lors de son séminaire du 27 novembre dernier, le lauréat du prix Nobel de la paix (1986) et de bon nombre d’autres prix honorifiques, l’écrivain résolument juif français quoique citoyen américain, la mémoire vivante, l’éminent spécialiste du Hassidisme qu’est Elie Wiesel.

Au cours de cette rencontre passionnante et poignante, l’écrivain américain n’est pas seulement revenu sur l’opération qui l’a mené à écrire Coeur ouvert, récit publié récemment aux éditions Flammarion, il a aussi longuement évoqué, explicité les divers engagements qui ont jalonné sa vie.

Comme si cette expérience douloureuse, où il frôlât une nouvelle fois la mort, l’avait poussé à devenir le témoin de sa vie, le témoin du témoin qu’il fut toute sa vie.

Retour donc sur une expérience philosophique, politique et spirituelle singulière.

Juif d’origine roumaine, Elie Wiesel a quinze ans lorsque lui et sa famille sont déportés dans les camps de concentration d’Auschwitz et de Buchenwald (il commencera à raconter ce qu’il y a vu et vécu vers l’âge de trente ans). Sa sœur et ses parents n’en réchapperont pas.

Après la guerre, Elie Wiesel passera une dizaine d’années en France, étudiant la philosophie à la Sorbonne, exerçant sa plume dans le quotidien israélien Yediot Aharonot, voyagera beaucoup, rencontrera maints artistes, philosophes, écrivains dont François Mauriac (lequel aidera à la publication de son tout premier livre La Nuit). En 63, il devient citoyen américain et professe à l’université de Boston.

C’est là, aux États-unis, qu’il va fonder en 1980 Le conseil de l’Holocauste américain, puis, peu avant de recevoir le prix Nobel de la paix en 86, La Fondation Elie Wiesel pour l’humanité qui aura pour vocation de lutter contre l’indifférence, l’intolérance et l’injustice, en travaillant à la Mémoire de l’holocauste, en organisant des actions de dialogue international et de sensibilisation de la jeunesse.

En 2005, il reçoit le Prix Lumière de la vérité pour son engagement en faveur des droits de l’Homme et du peuple tibétain.

En octobre 2006, il décline la proposition du Premier ministre israélien Ehud Olmert de devenir Président de l’État d’Israël, arguant qu’il n’est « qu’un écrivain ».

Auteurs d’une quinzaine de romans, de nombreux essais sur l’Holocauste, l’actualité, le judaïsme, sa vie et son œuvre sont avant tout dédiées au devoir de Mémoire. Il précisera d’ailleurs lors de cette rencontre en quoi, tout attaché qu’il soit à la mémoire des morts, il est essentiel de ne pas oublier ni d’abandonner les vivants. Humaniste mystique, Elie Wiesel est en effet profondément attaché à cette double exigence : Devoir de mémoire et souci du vivant.

Malgré l’horreur vécue, l’œuvre de ce grand témoin nous invite à redécouvrir à chaque instant la beauté de l’homme sous tous ses aspects.

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Ah, si j’étais goy, de Catherine Fugh (éd. Plon)

Dans la droite lignée de Nicole de Buron, voici un récit humoristique enlevé et très plaisant qui, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, est loin de se focaliser sur l’aspect religieux.

Ecrit à la première personne, ce roman relate la vie quotidienne d’une famille composée d’une mère approchant de la cinquantaine et de ses quatre enfants.

Divorcée trois fois, Véronique est un petit bout de femme dynamique et soupe au lait qui veille tendrement sur son fils et ses trois filles. Traductrice de profession, elle mène tout de front et avec bonne humeur, dans un esprit anti-conformiste savamment entretenu depuis son adolescence. Farouchement attachée à son indépendance, elle décide douloureusement de ne plus s’encombrer d’hommes dans sa vie et de « couper le cordon » avec sa mère et son père. Mais les promesses s’érodent facilement quand on a un coeur tout mou…

Ses enfants lui font également des misères : voilà qu’un beau jour, ils décrètent vouloir se rapprocher de leurs racines juives alors même que Véronique les en avait scrupuleusement tenus à l’écart. Ils veulent donc porter fièrement une étoile de David autour du cou, allumer les bougies à Hanouka (il y a encore plus d’occasions de cadeaux qu’à Noël !), faire le jeûne à Kippour, fêter Pessah dans les moindres détails, pratiquer le Shabbat, aller à la synagogue et ne plus manger de porc. Réticente voire carrément hostile au début, Véronique va peu à peu trouver dans ce retour à la tradition un doux réconfort, humainement enrichi par la rencontre avec la famille Nataf, si généreuse et chaleureuse. Se laissant doucement apaiser par cette réconciliation avec ses origines, elle accepte de se faire à nouveau appeler Déborah, son prénom de naissance.

Le récit est truculent et souvent drôle, émaillé de saynètes très « cinématographiques », comme cette soirée de retrouvailles très bourgeoise où Véronique, à l’humeur déjantée, flanquée de ses enfants curieux et excités, revoit d’anciennes amies de lycée toutes plus coincées les unes que les autres.

Le ton est vif, le vocabulaire imagé, mais la tendresse et l’émotion affleurent souvent au fil des pages. Tout en étant d’apparence légère, les tribulations de cette famille abordent des thèmes plus graves comme les relations parents-enfants, la solitude d’une femme mûre qui tente d’assumer ses contradictions, le retour aux « sources » comme baume au coeur dans une existence chaotique.

Un agréable moment de lecture, sans prétention et divertissant.

Un évènement éditorial : La parution en France de l’autobiographie de Vladimir Zeev Jabotinsky

Né à Odessa en 1880 et mort dans l’État de New-York en 1940, Vladimir Zeev Jabotinsky est une des figures les plus marquantes de l’histoire du peuple Juif au vingtième siècle. Écrivain, journaliste et dirigeant sioniste, il occupe une place de choix parmi les fondateurs de l’État d’Israël, aux côtés de Théodor Herzl et de David Ben Gourion. Père spirituel de la droite israélienne, il est le créateur de l’Organisation sioniste révisionniste et du mouvement de jeunesse sioniste Betar.

Mais cet enfant terrible du sionisme russe est avant tout un écrivain et un journaliste talentueux et un orateur exceptionnel. Son autobiographie nous entraîne aux quatre coins du monde, de l’Afrique du Nord aux États-Unis et à la Palestine mandataire (Eretz-Israël) et    de l’Italie à la Turquie et aux pays baltes. Son regard lucide et sa plume acérée nous font redécouvrir des événements mal connus ou oubliés, comme le pogrome de Kichinev, les Congrès sionistes ou la première Guerre mondiale, qu’il couvre en tant que correspondant militaire.

A l’encontre des nombreuses caricatures qui ont défiguré son personnage, le lecteur découvre un Jabotinsky plein de sensibilité et de curiosité, qui lui fait partager ses réflexions et son cheminement intellectuel et politique avec une grande sincérité, sans jamais se soucier de l’image qu’il donne ou de la postérité. On retrouve dans les pages de son autobiographie les qualités de journaliste et d’écrivain qui ont fait comparer Jabotinsky aux plus grands noms    de la littérature russe. Qu’il décrive son enfance à Odessa, ses débuts dans la politique ou sa rencontre avec des dirigeants juifs (Herzl, Weizmann) ou des hommes politiques (Delcassé, Herbert Samuel), il ne se départit jamais de son regard plein de justesse, lucide sans être cruel, affectueux sans tomber dans le pathos, et toujours empli d’une profonde humanité.

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Les livres de l’été….

à voir, entendre et à déguster

En français, en hébreu, en yiddish?

Par rachelsamoul

Dans le cadre du Billet de l’invité, j’accueille Gadi Golan qui m’a été recommandé par Esther Orner.
« … un bon écrivain n’écrit pas dans une langue acquise mais dans celle de son enfance »  Bashevis Singer cité par Philip Roth dans Parlons travail.

Le mot de la fin

Est-ce la langue d’enfance, ne serait-ce pas l’enfance tout court? La langue n’étant que ce chercheur d’or qui, les pieds dans l’eau ou dans la boue, recherche les pépites de sa vie, souvent en vain.

Je suis l’enfant légitime du yiddish,

l’enfant naturel du français,

l’enfant adoptif de l’hébreu.

En français, les mots s’alignent

Sur la ligne de départ,

Dès qu’ils me voient, plume en main.

Ils connaissent le chemin,

Le devinent, ou à défaut, l’imaginent.

En hébreu, souvent,

Je cours après les mots

Et souvent je trébuche.

Et souvent, quand, à bout de souffle,

J’en attrape un

Souvent ce n’est pas le bon, ni le meilleur

Et elle me dit- en hébreu, c’est une femme-

Peut-être une prochaine fois,

En attendant, essaye ma sœur, voir ma cousine,

Voir sa voisine,

Toutes de bonnes familles, un même arbre,

Aux mêmes racines.

En yiddish, les mots gisent,

eux qui venaient de partout

ne vont plus nulle part.

Dans une boîte en fer-blanc, pendant longtemps,

J’amassais leurs dires, leur esprit, leurs anecdotes,

Leurs tournures savoureuses.

Elle explosait de joie, cette boîte en fer-blanc,

De rire, de dérision, de comédie humaine.

Elle me fut « auto-dafé », cette boîte en fer-blanc,

Corps et âme, par des voleurs d’âme.

Le français, c’était cette maîtresse qui,

Les samedis après-midis, avant les bons points,

Ouvrait son grand livre de lecture

Qui nous emportait bien loin, très haut, et même encore plus haut,

Dans un ailleurs inconnu.

Le yiddish, lui, attendait à la sortie, dans le froid, sous la pluie,

Me disant, dans ses yeux,

Que lui aussi était capable des mêmes prouesses.

L’hébreu, lui, m’attendait à l’entrée.

Je crois avoir reconnu le vieil Ecclésiaste,

Vieux mais jovial, malgré les rumeurs et les mauvaises langues.

J’ai reconnu Amos, le manant, qui, par ses mots

fit trembler le Temple, et en fut chassé

comme l’Autre après lui.

En embuscade, se tenaient les docteurs de la loi

Qui cherchent, dans les mots, comme on cherchait

Dans les entrailles d’un corbeau égaré sous la Rome impériale.

Mais, derrière eux, se poussaient, se pressaient une mer de mots,

Une montagne de mots, une masse mouvante,

Tous neufs, comme sortis du four,

Et la posologie disait: « à ingurgiter dans la journée, avant, pendant et après les repas, à doses gargantuesques,

Et même la nuit, dans les rêves.

Laissons donc le dernier mot, le mot de la fin

A cette langue dont je suis le fils légitime,

De cette langue dont l’écho lancinant et résiduel

d’un passé qui n’a fait que m’effleurer.

Quelque fois j’ai l’impression de l’écrire en français

Cette langue qui a su décrire la Comédie humaine au bord de l’abîme.

Je l’aime avec mes tripes, et comme on dit en yiddish,

Avec mes « kishkés ».

©Gadi Golan

source : KefIsrael

Benjamin/Scholem : conversations avec un absent

L’ennui avec les correspondances, c’est que le futile y côtoie l’essentiel quand il ne le submerge pas. Le souci d’exhaustivité honore l’éditeur mais parfois, on s’en passerait. A moins que les épistoliers ne s’abandonnent jamais à ce blabla qui fait certes le charme du quotidien mais lasse vite à la lecture. C’est aussi à ce titre que la correspondance 1933-1940 du philosophe, essayiste, traducteur  Walter Benjamin (1892-1940) et Gershom Scholem (1897-1982), qui vient de paraître sous le titre Théologie et utopie (Briefweschel, traduit de l’allemand par Didier Renault et Pierre Rusch,  332 pages, 29 euros, Editions de l’éclat), est exceptionnelle. Car les deux intellectuels placent d’emblée la barre très haut et la déplacent rarement, ce qui, le cas échéant, n’exclut pas l’humour.    

  Suhrkamp avait publié ce recueil en 1980, mais il a fallu patienter avant que, par l’opiniâtreté d’un éditeur français, d’autres lettres soient retrouvées et que des problèmes de droits soient résolus, afin que le lecteur de langue française y ait enfin accès. Le propos est rarement anogershom-scholem.1298199624.jpgdin ; la futilité n’est pas leur fort, non plus que le small talk. On gagne en densité ce qu’on perd en légèreté. Eu égard à la stature des deux hommes, l’échange est d’une rare intensité, d’autant que l’éditeur a eu la bonne idée d’assigner à chacun son propre traducteur et donc sa propre voix afin de conserver toute sa vérité à leur dialogue. C’est peu dire qu’il est substantiel. On a rarement l’occasion d’assister ainsi au déploiement de deux intelligences en action. Gershom Scholem s’y montre franc, clairvoyant et d’une grande générosité spirituelle. Même si le mystère demeure inentamé pour les lecteurs de Histoire d’une amitié (en poche chez Hachette/Pluriel) sur deux questions restées sans réponse : pourquoi Scholem installé à Jérusalem n’a-t-il pu aider son ami Benjamin dans une grande détresse financière malgré ses appels ? a-t-il tenté de le persuader de s’installer en Palestine ? Dans une postface particulièrement éclairante, Stéphane Mosès apporte des débuts de réponse.     

ben.1298199813.jpg    Cher Gerhard… cher Walter… L’érudit sédentaire et le bibliophile nomade, le mystique juif installé à Jérusalem et le marxiste errant exilé à Paris, on ne fait pas plus opposé. Tout y passe mais certains thèmes plus que d’autres : le nihilisme mystique dans le ghetto, Baudelaire en flâneur absolu, l’éclat ambigu de l’expression « Etat juif », la solution d’un condominium arabe et juif pour la totalité de la Palestine (en 1937…), le Paris du XIXème siècle, les hérétiques et les faux messies, la mélancolie aigue de deux penseurs pressentant l’imminence de la fin d’un monde… Adorno, Brecht, Marx sont les plus souvent cités. Mais un écrivain surplombe leur conversation : Kafka. L’un, c’est Benjamin, passe au laminoir le Kafka de son ami Max Brod, lui reprochant ses contradictions, sa bonhomie, son manque de distance, son attitude piétiste vis-à-vis de Saint Franz, ses réflexes journalistiques, ses clichés, son absence de rigueur dogmatique. Sa lettre de six pages en date du 12 juin 1938 est l’implacable exécution d’une biographie comme on en a rarement lue ; en filigrane, il nous y livre sa propre vision du monde kafkaïen, ellipse écartelée entre l’expérience mystique forgée par la tradition et celle de l’habitant d’une grande ville moderne, etnadar-1855.1298199981.jpg partant de ce postulat, l’essayiste tisse un raisonnement lumineux sur les paraboles à l’œuvre dans toute création surgie de la plume de Kafka, jusqu’au paradoxe final : « Une fois qu’il fut assuré de l’échec final, tout lui réussit en chemin comme dans un rêve. Rien ne donne plus à réfléchir que l’ardeur avec laquelle Kafka souligna son échec ». Un mystère demeurait aux yeux de Benjamin : son amitié avec un Max Brod… C’est peu dire que l’édition de cette correspondance est d’une richesse stimulante. Espérons qu’en nous ramenant à l’intime de sa pensée, elle permettra de “sauver Walter Benjamin de ses fans” comme y appelle l’essayiste Stephan Wackwitz dans un article publié dans Die Welt et repris ici en anglais pour les non-germanistes.

   A propos de Proust, Walter Benjamin écrit le 5 juillet 1932 depuis sa villégiature d’Ibiza : « Aujourd’hui, j’ai -pour la première fois depuis cinq ou six ans- recommencé à lire Proust, et je suis impatient de voir ce que m’apprendra sur moi-même et sur le temps passé le contraste probable entre l’impression que cette lecture produira sur moi et celle ressentie jadis. Non que je m’imagine ce contraste si frappant ou si important ». L’homme de La Recherche n’est cité qu’à deux reprises. C’est que Scholem n’était pas le bon interlocuteur pour l’évoquer (pareillement pour Baudelaire, que l’un admire quand l’autre l’ignore). Car Proust est dans le souci constant de Benjamin. Preuve s’il en est qu’on ne parle pas de n’importe qui avec n’importe qui. Question de sensibilité même et surtout dans une forte relation d’amitié. On en veut pour preuve le Sur Proust (traduit de l’allemand par Robert Kahn, 130 pages, 18 euros, éditions Nous) qui vient de paraître à Caen sous la signature de Walter Benjamin. Pour la première fois y sont rassemblées ses textes, articles, bribes, fragments et remarques éparses, connus ou inédits, consacrés à l’écrivain. Il n’y offre pas seulement le regard d’un étranger, non natif de la langue française, sur cette œuvre, mais celui de son traducteur en allemand, quelqu’un qui s’est colleté avec ses mots, son souffle, sa langue (il a traduit trois volumes de la Recherche). L’imprégnation était telle que, de son propre aveu, Enfance berlinoise est un palimpseste de la Recherche. A quoi ressemble le young_proust.1298199906.jpgProust de Benjamin ? Un détective exerçant sa curiosité sur la haute société, en proie au martyre de la remémoration et de la dimension infinie du souvenir, capable comme nul autre de nous montrer les choses (Proust excellant à être celui qui désigne, et Péguy celui qui touche), insensible à l’ivresse purement physique des sentiments, de l’amour ou de la nourriture (« De tous les grands auteurs épiques, il est l’un des rares à ne pas savoir faire manger ses personnages »). Walter Benjamin assurait que depuis les Exercices spirituels de Loyola, la littérature occidentale n’avait pas produit de tentative plus radicale de s’absorber en soi-même. Et si l’on se demande ce qui a pris à ce petit éditeur de se lancer dans la publication de ce passionnant Proust de Walter Benjamin, à mille lieux de ce qui s’écrit d’ordinaire sur le sujet, la quatrième de couverture apporte une réponse d’une clarté sans appel (une fois n’est pas coutume) qui devrait susciter bien des débats : 

« L’analyse proustienne du snobisme, qui est bien plus importante que son apothéose de l’art, représente le sommet de sa critique sociale. Car l’attitude du snob n’est rien d’autre que la contemplation conséquente, organisée, endurcie, de l’existence à partir du point de vue chimiquement pur du consommateur. C’est moins l’humour que le comique qui est le véritable noyau de la puissance de Proust ; il ne transcende pas le monde par le rire, mais par le rire il l’abat. Au risque de le briser en mille morceaux, devant lesquels il n’y a que lui pour fondre en larmes. Sont en morceaux : l’unité de la famille et de la personnalité, de la morale sexuelle et de l’honorabilité sociale. Les prétentions de la bourgeoisie éclatent sous les rires ».    

   On voit par là que la pensée de Walter Benjamin est inépuisable de quelque côté qu’on veuille la saisir. On en a eu un récent aperçu avec l’exposition ressuscitant sa bibliothèque au Kunstmuseum de Solingen (Rhénanie-Westphalie), et le catalogue qui en fut tiré. Un autre album vient de paraître, tout aussi original, vient de paraître qui permet de prendre toute la mesure des ramifications souterraines de cette œuvre : Atlas Walter Benjamin Constelaciones, étonnant essai audiovisuel constitué d’un film DVD sur certaines de ses idées, et d’un Atlas numérique en CD-Rom reliant 900 extraits de ses œuvres à 1200 concepts, autorisant une navigation inédite entre ses textes et ses images. Là encore, un catalogue issu d’une exposition qui vient de se tenir au Circulo de Bellas Artes à Madrid.

(”Walter Benjamin et Gershom Scholem”, photos D.R., “Baudelaire” par Nadar père en 1855, “Proust” par Nadar fils en 1887)

source : passouline.blog

Alexandre Jardin ou Tintin au pays des collabos

Il y a vingt-cinq ans, j’ai publié chez Balland une biographie de Jean Jardin sous le titre Une éminence grise. Ce qui me vaut aujourd’hui les honneurs d’un ou deux chapitres dans Des gens très bien (298 pages, 18 euros, Grasset), le nouveau livre de son petit-fils Alexandre Jardin. Il m’y reproche non ce que j’ai écrit mais ce que je n’ai pas écrit, ce qui relève d’une curieuse logique. Instrumentalisé par des conseillers moins crédules et moins frais que lui, il veut à tout prix faire de Jean Jardin l’architecte de la solution finale en France afin de mieux exalter sa propre souffrance à la pensée d’un tel opprobre. Sauf qu’à l’examen, ce programme prometteur de scandale ne tient pas la route. On saura bientôt si l’importante couverture médiatique dont le livre a bénéficié ces derniers jours épuisera aussi rapidement le premier tirage de 70 000 exemplaires.

   Du strict point de vue du biographe, si son livre n’est pas nul, il est du moins non avenu. On n’y trouve rien, pas un élément, pas un fait, pas une piste qui vienne bouleverser ou même modifier ce que l’on sait du passé de Jean Jardin, père Joseph de la politique et du monde des affaires en France sous Vichy et la IV ème République. Et pour cause : il ne contient pas une archive, pas un document, pas un témoignage qui n’ait été déjà produit. L’auteur en avait annoncés, on allait voir ce qu’on allait voir, je m’apprêtais même à les intégrer dans la prochaine réimpression de ma biographie, et puis à l’arrivée, rien. Or ce sont les béquilles sur lesquels s’appuie tout historien de vies. On dira que le romancier n’a pas cette prétention. Sauf que ce livre ne se présente pas comme un roman.

   Au cours de son récit d’ego-histoire, celui-ci adopte tout de même une démarche d’historien puisqu’il sollicite le concours des Archives Nationales ; mais il le fait avec une telle naïveté dans la méthode que cela ne peut aboutir qu’à un échec dont il tire des conclusions mirobolantes. On se retrouve alors dans les nouvelles aventures de Tintin au pays des collabos. Il ignore que la recherche se traduit par des semaines, voire des mois ou des années, d’un travail ingrat : une enquête en solitaire dans les cartons, à l’issue d’un dépouillement personnel systématique des inventaires, et non par une simple lettre adressée à un conservateur sur le mode : Qu’avez-vous en magasin sur grand-père qui s’est si mal conduit ? Rien ? Ce salaud aura donc fait le ménage ! Fallait-il qu’il ait le bras long, même après la guerre, pour parvenir à si bien nettoyer les fonds de toutes les administrations…

   Du fait que Jardin n’a pas démissionné de son poste de directeur de cabinet du président du Conseil Pierre Laval après la rafle du Vel d’Hiv, son petit-fils déduit « son implication génocidaire assez directe », et tout le reste est de la même encre, la confusion qui embrume son esprit éclatant dès l’épître dédicatoire : « A mon père, ce fils qui me manque tant ». Le raisonnement sur la période 1940-1945 est parfois tellement scolaire que l’on renonce à le contester. Le plus étrange étant qu’à 45 ans, Alexandre Jardin découvre, à la grande surprise de son entourage, qu’il souffrait secrètement de porter le nom de cet homme honni ; c’est là une honte dont il s’accommodait jusqu’alors sans problème puisque une bonne partie de son œuvre a prospéré sur les aventures, plus imaginaires que réelles, de cette famille dont il se demande aujourd’hui s’ils n’étaient pas les… Eichmann (sic!).

    L’Histoire est prise en otage dans cette histoire qui entend à tout prix propulser le personnage du Directeur de Cabinet au sommet de la décision du gouvernement de collaboration (!). Or celui-ci, tout proche qu’il fut de Laval, était un exécutant et non un conseiller politique. Ce qui n’excuse rien mais permet d’y voir plus clair lorsqu’on l’accuse. Alexandre Jardin, qui a pris la peine de consulter l’historien Jean-Pierre Azéma, son ancien professeur à Sciences Po, lequel a même relu et amendé son tapuscrit, aurait été bien inspiré de tirer profit de ses travaux distinguant soigneusement collaboration d’Etat (Vichy), collaborationnisme ultra (Paris) et vichysto-résistants, au lieu d’englober le tout sous l’épithète “kollabo”. Il aurait pu en faire un grand livre si, en lieu et place de la haine qu’il manifeste, tout à sa hâte de « me purger de mon ADN », il avait éprouvé de l’empathie pour son antihéros. En pénétrant la complexité de ce personnage, si français d’autrefois jusque dans sa conception de la fidélité et de la loyauté, il eût exploré un  terrain autrement plus passionnant pour un romancier, celui de l’ambiguïté, de la demi-teinte, du cas de conscience ; mais il eut probablement peiné car l’art de la nuance ne s’accorde pas aux tempéraments hyperboliques. De ceux qui lui font balancer des formules consternantes.   

 

   Quand on lit en incipit d’un chapitre : « Le Nain Jaune avait contribué à désenjuiver la France ; cela fait dix ans que j’essaye de l’enjuiver », on se frotte les yeux en craignant pour la suite ; puis on tombe sur : « L’Aryen moyen est fier de son ADN ; le Juif de sa bibliothèque. Pour réparer l’œuvre vichyste du Nain Jaune, j’ai donc formé le projet d’enjuiver les Français en en faisant progressivement un autre peuple du livre » ; tout cela pour expliquer qu’il a créé l’association « Lire et faire lire » à seule fin de « réparer l’horreur du Vel d’hiv »… On a envie de crier au fou. D’autant qu’il insiste en précisant qu’il tient les Juifs pour « un club d’acrobates du verbe, amis des courants d’air spirituels, des concepts rebondissants et des trampolines de la pensée ». Du grand n’importe quoi. Et dire que la presse dérange des historiens pour leur demander de se prononcer sur ce livre…

 

    Deux cas auraient pu le faire réfléchir à l’irréductibilité de cette sale époque à une vision manichéenne : le premier, qu’il connaît car il l’évoque brièvement, est celui du médecin israélite Gaston Nora, grand-père de son propre éditeur, qui sauva par deux fois la vie de l’antisémite Xavier Vallat : la première lorsqu’il alla le chercher dans les tranchées de la Grande guerre sous le feu ennemi, la seconde lorsque, à la Libération, il témoigna à son procès en faveur de son camarade auquel le liait une indéfectible amitié d’ancien combattant, alors que celui-ci risquait d’être fusillé pour avoir été Commissaire aux questions juives sous Vichy. L’autre cas est celui de l’écrivain Joseph Kessel, juif russe, qui quitta Londres après la Libération et rejoignit Paris exprès pour témoigner en faveur de son ami Georges Suarez, journaliste collaborationniste, ce qui n’empêcha pas celui-ci d’être exécuté. Lorsqu’on cherche à démêler la complexité de leurs cas de conscience, car ils en eurent, on est troublé, on fait un pas de côté et on prend différemment la mesure des choses sans pour autant se défaire de son esprit critique. Encore faut-il le vouloir et le pouvoir.

 

      Du « Nain jaune », invention de Pascal Jardin, il a voulu faire un « Nain vert-de-gris » de sa propre invention. Dommage qu’il n’ait pas eu l’honnêteté de répondre à cette question centrale : puisque Jean Jardin est si coupable et si responsable à ses yeux, comment se fait-il que depuis soixante ans, il soit pratiquement absent des livres que les experts les plus respectés ont consacré à l’histoire de Vichy ? La prétendue omerta régnant dans la famille Jardin aurait-elle déteint sur eux ? Rien de tel que de s’inventer un tabou pour s’octroyer ensuite le courage de le transgresser en public. Il est vrai que toutes ses spéculations, bâties sur des hypothèses, sont formulées au conditionnel, tant et si bien que l’on se demande parfois s’il ne s’agit pas d’une uchronie. Quel historien aurait imaginé qu’il débattrait un jour sérieusement de la problématique vichyste à partir d’un livre d’Alexandre Jardin ?

   Des gens très bien est à la littérature sur l’Occupation ce que La Rafle est au cinéma sur l’Occupation : du pathos, car cet appel d’un fils à son père via son grand-père, deux hommes dont l’amour lui a manqué, n’est au fond qu’un livre pathétique sur Alexandre Jardin. Mais soyez assurés que ceux qui instrumentaliseront les accusations qu’il profère seront, eux, sans chagrin ni pitié.

 

“L’État de trop”, la nouvelle bible d’Israël !

Il est de ces livres que vous achetez en vous disant : « Allez, encore un livre sur Israël. Le titre est original, je prends, on verra ce que ça vaut. » En général, on achète d’autant plus facilement quand ce livre est à moins de 20 euros.

Mais il est également de ces livres que l’on trouve au hasard d’une étagère d’une librairie, que l’on ramène à la maison, et que l’on dévore une première fois. Puis une seconde fois mais en deuxième lecture, on est armé de stylos marqueurs et d’autocollants marque-pages.

Je vous le dit tout de suite, le livre dont je vous parle aujourd’hui, “l’État de trop“, est de ce genre.

Avec un titre pareil, on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. Une défense d’Israël ? Un plaidoyer pour dire, comme le pensent bon nombre de diplomates français, qu’Israël n’est « qu’une parenthèse de l’histoire » ? Mais dès les premières pages, on se rend compte qu’il ne s’agit en réalité ni de l’un, ni de l’autre.

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Avant-première de «Elle s’appelait Sarah» organisée par Radio Judaïca Lyon

Julia Jarmond, journaliste américaine installée en France depuis 20 ans, enquête sur l’épisode douloureux du Vel d’Hiv. En remontant les faits, son chemin croise celui de Sarah, une petite fille qui avait 10 ans en juillet 1942. Ce qui n’était que le sujet d’un article devient alors, pour Julia, un enjeu personnel, dévoilant un mystère familial. Comment deux destins, à 60 ans de distance, vont ils se mêler pour révéler un secret qui bouleversera à jamais la vie de Julia et de ses proches ? La vérité issue du passé a parfois un prix dans le présent…
 
« Elle s’appelait Sarah », un film réalisé par Gilles Paquet-Brenner d’après le roman éponyme de Tatiana de Rosnay, avec Kristin Scott Thomas, Mélusine Mayance, Niels Arestrup et Dominique Frot (sortie en salles annoncée pour le 13 octobre 2010). Avant-première, ce mardi 21 septembre 2010, à 20 heures précises, à l’UGC Ciné-Cité de Lyon (places en vente à l’accueil).
 
 
Photo : D.R.
source : CRIF
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