Par Ori Haaker-Chijner
Hier matin, je faisais mes courses au supermarché de mon quartier de Ramat-Gan. Une dame était devant moi, avant-bras dénudés et j`ai entre-aperçu un tatouage, une série de chiffres sur son avant-bras. Pendant un court moment alors que l`émotion me gagnait, je revis en accéléré des dizaines d`images dans ma tête.

Je repensais à mon grand-père maternel, David Chijner, déporté parmi les premiers convois au départ de Drancy à Auschwitz, à ma grand-mère maternelle, Tzipa Chijner née Nudelman, déportée dans les derniers convois à Maidanek, à mon oncle, Isidore Haaker mort dans les geôles de Barbie à Lyon. Je revis dans un souvenir presque embrumé par le temps, le guéridon dans le salon de ma grand-mère paternelle sur lequel se trouvait un écrin qu`enfant j`aimais à ouvrir et qui contenait la photo de mon arrière-grand-mère et surtout ce petit carré de tissu or sur lequel était imprimé le mot « Juif » et flanqué d`une Maguen David et dont je ne comprenais alors pas la signification. Je repensais aux jours où ma mère me raconta l`histoire de mes grands-parents disparus alors qu`elle n`avait pas 4 ans.
Je repensais à mes oncles et tantes partis rejoindre Israël peu après la guerre, seule destination où l`espoir avait encore un sens.
Je repensais aux cauchemars de ma mère à l`orphelinat de l`OSE attendant en vain le retour d`une mère à jamais détruite et disparue dans les fumées de la haine gratuite et dénuée de tout sens.
Je pensais aux traumas laissés dans toutes ces familles de survivants, à ce qui nous était transmis, à l`admiration que je pouvais avoir pour toutes celles et ceux qui avaient relevés la tête pour vivre une vie digne droite comme celle que leurs parents avaient espérés pour eux.
Je repensais au jour où j`avais visité le Struthof avec mon meilleur ami d`enfance dans les contreforts des Vosges. Je repensais à tout ce que l`humanité a perdu, définitivement. Je repensais à mon alyah, je repensais à Yom Hashoah de l`an dernier à Yad Vashem où j`étais invité à la cérémonie officielle de l`Etat d`Israël, à l`ulpan, où nous avions tous tant de difficultés à raconter l`histoire de nos familles dans un hébreu balbutiant, peut-être, surement et surtout parce que nous nous comprenions tous pour avoir cette douleur en commun.
Aujourd’hui j`ai 50 ans. 10 ans de plus que mes grands-parents au jour de leur destruction. 10 longues et courtes années où il leur a été interdit d`aimer leurs enfants, interdit de transmettre, interdit de vivre.
50 ans c`est si peu et tant à la fois, alors 40…
La douleur, la colère ne peuvent s`estomper. La rage non plus. Pourquoi avez-vous fait cela ? Comment avez-vous pu permettre cela ? Pourquoi n`ai-je pas eu le droit de connaitre mes aïeux ? Pourquoi tant d`inhumanité ? Je n`aurais certainement jamais la réponse. Il ne peut y avoir de réponse à cette question, elle justifierait l`innommable de la Shoah. Tout cela je l`ai ressenti en cet instant en voyant le bras de cette dame âgée, joliment vêtue, marchant avec sa canne et souriante.
C`est peut-être ca la victoire sur le Mal, que cette femme et d`autres (elle devait être une enfant il y a 72 ans) aient survécus, aient bâtis leur vie, aient vécus contre les démons.
Les années ont passé, des vies entières durant ces 70 ou 80 ans. En dépit des traumatismes la foi en l`humanité a persisté. Ce qui c`était passé, la Shoah, du fait de ce qu`elle est ne pouvait plus réapparaitre.
Et pourtant !
Si le bruit des bottes ne se fait plus entendre dans l`Europe de 2012 comme ce fut le cas dans celle de 1938, d`autres bruits émanant du même continent résonnent en échos aux appels de Goebbels, Himmler ou Laval. Depuis près de 30 ans avec un acharnement qui ne se dément pas, mais se renforce chaque jour, on entend « mort aux Juifs » dans les manifestations des capitales européennes, on dit que les juifs se comportent comme des nazis en Israël, on tente de les boycotter comme on les boycottait sous les lois de Vichy, on veut les spolier à Jérusalem comme on le fit en Allemagne, on autodafé la culture judéo-israélienne comme à Berlin les livres, on tue des enfants Juifs à Toulouse comme on le faisait en ces temps-là. L`ignominieuse « bête » est sortie de son antre et rien ne semble être en mesure de l`arrêter. Le veut-on d`ailleurs ?
On se délecte de ceux qui veulent s`indigner là où il ne faut pas et on ne s`indignent pas là où il y a urgence à le faire.
On a trouvé son bouc-émissaire. On laisse crier à la haine des juifs dans l`indifférence générale, voire avec la complicité de certains médias et de certains politiques. Il est nouveau de bon ton d`être antisémite, pardon antisioniste (mais en en faisant payer aussi le prix aux Juifs de Diaspora qui ne sont pas de nationalité israélienne, preuve en est de cette nouvelle judéophobie).
On s`insurge, on délégitimise, on se délecte, on veut éradiquer, comme le fit Hitler, comme le fit Pétain.
Cette nouvelle Shoah qui ne veut pas dire encore son nom est pourtant bien en marche, mais si les Juifs des années 30 et 40 n`avaient pas de refuges pour sauver leurs vies et celles de leurs enfants, aujourd`hui, et en dépit des Ashton, Hessel et consorts, il y a Israël, un Israël qui n`est pas simplement un refuge ou un nouveau ghetto, mais un Israël bouclier et rempart de l`humanité et de la conscience universelle.
Ma grand-mère a été gazée à Maidanek à l`aube du 7 mars 1943, son convoi étant arrivé dans la nuit du 6 au 7, soit 19 ans jour pour jour avant que je ne vienne au monde. Chaque année qui passe, à chaque anniversaire, je ne peux m`empêcher de penser à cette conjonction de dates, me rappelant à chaque fois la chance que j`ai d`avoir, D` merci, mes 2 parents vivants à mes cotés ce qui ne fut pas donné à ma mère ni à tant d`autres enfants juifs alors.
Dans quelques heures, pour Yom Hashoah, les sirènes de tout Israël vont retentir durant une minute. Une minute où tout un pays, toute une nation va se figer dans le silence, chaque citoyen où qu`il se trouvera, au restaurant, au bureau, à la maison, dans la rue, en voiture sur l`autoroute, dans le bus, chacun va se figer pendant une minute pour mon grand-père, pour ma grand-mère et pour les 5.999.998 autres victimes de la Shoah qui vont être vivant à nouveau.
Nous leur devons plus que la mémoire, nous leur devons de vivre, de nous battre, de regarder vers demain pour que jamais au grand jamais l`humanité ne puisse revivre une nouvelle Shoah.
Notre victoire sur le Mal, c’est bien d`être vivant, juifs, vivants sur notre terre ancestrale, Israël, libres déterminant nous-mêmes notre destin au cœur des nations, quand bien même celles-ci voudraient encore une fois nous en denier le droit fondamental et nous annihiler, en vain!
Ori Haaker-Chijner – JSSNews
source : jssnews