« Si tu prends l’oeil de mon fils, je prendrai le tien ! » Un chirurgien strasbourgeois se souvient encore de cette menace, proférée dans l’hôpital où il travaillait auparavant. Il venait d’évoquer, avec tact pensait-il, devant un père en deuil, l’éventuel prélèvement d’un organe sur le corps de son fils défunt. Celui-ci avait été révolté. Était-ce parce qu’il était outré dans sa foi musulmane ?
Si le père affligé s’était renseigné sur le site de la grande mosquée de Paris, il y aurait lu, sous la signature du Dr Dalil Boubakeur, que « celui qui donne un organe à autrui fait acte de bienfaisance ». Ce père, qui avait le droit légal de refuser le prélèvement, savait-il que sa religion, elle, n’y faisait pas obstacle ?
Même si des positions diverses peuvent être trouvées, l’islam, en général, approuve le don d’organes ou de tissus entre vivants (don de rein par exemple) et de mort à vivant (sous condition d’une mort cérébrale prouvée et d’un grand respect du corps ! du défunt). En revanche, l’islam exclut la crémation ou les autopsies, sauf en cas d’exigences médico-légales.
La question de la définition même de la mort
« De fait, pour accepter ou refuser le prélèvement, quand les gens sont motivés par des raisons religieuses, il ne nous le disent pas toujours », estime le Dr Henri Flicoteaux. Ce praticien hospitalier est le médecin référent pour les prélèvements d’organes et les transplantations aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg. Il fait partie de ceux qui ont à demander, au terme de la loi, l’aval de la famille pour un éventuel prélèvement, quand le défunt n’y a pas fait obstacle de son vivant.
« Les réponses dépendent surtout de facteurs culturels et sociaux », constate-t-il. Mais parfois, les aumôniers sont questionnés. En gros, les familles savent que le christianisme ne s’oppose pas au don. Savent-ils qu’il l’encourage plutôt ? Les réserves juives, musulmanes ou bouddhistes viennent surto! ut de la définition même de la mort, que ces religions n’estiment certaine qu’après un certain délai.
Les prélèvements dits « à coeur arrêté » (dès l’arrêt irréversible du coeur), aujourd’hui pratiqués dans neuf CHU de France, ne peuvent y satisfaire. « En 2008, nous avons eu 24 situations de coeur arrêté, calcule le Dr Flicoteaux, sept familles ont accepté les prélèvements, trois finalement ont été faits ». Mais, dit-il, la course contre la montre que représente cette technique – on prélève dans les quatre heures – bouscule les proches dans un moment déjà pénible.
Le don de corps à la science
Le Pr Henri Sick, qui fut longtemps directeur de l’institut d’anatomie de la faculté de médecine, constate de semblables incertitudes pour une question liée : le don du corps à la science. Strasbourg est en effet l’une des facultés de médecine qui peuvent en bénéficier pour l’enseignement et la recherche.
Dans ce cas, contrairement au don d’organ! es – auquel le consentement est présumé -, le don doit être promis par la personne elle-même. Il s’agit donc d’un legs, d’ailleurs réversible. Mais les réticences existent : « L’opinion est souvent convaincu que les religions sont contre », déplore le Pr Sick.
Pour le judaïsme et l’islam, c’est vrai, même si l’on cite des exceptions très encadrées pour le seul enseignement de la médecine. Mais le christianisme, lui, n’y fait plus obstacle depuis des siècles, estime le Pr Sick dans un article scientifique à paraître, cosigné avec le Pr Jean-Claude Otteni, anesthésiste et théologien.
Chez les catholiques, le « supposé interdit de la dissection » serait en fait une erreur de lecture d’un texte de Boniface VIII en 1299. En tous cas, l’article 2301 du Catéchisme de l’Église catholique affime aujourd’hui que « l’autopsie des cadavres peut être moralement admise pour des motifs [...] de recherche scientifique » (*).
Jacques Fortier
(*) Dans l’actuel débat sur la bioéthique, le groupe de travail des évêques de France insiste sur les conditions de consentement, de gratuité et d’anonymat dans le don d’organes. Il n’évoque pas directement le don du corps à la science.
© Dernières Nouvelles d’Alsace – 4.3.2009
Merci Emmanuel