Les enfants du silence
Walter Benjamin
par Bruno Tackels
Walter Benjamin est l’un des plus grands critiques littéraires du XXe siècle. Ses oeuvres complètes paraîtront chez Fayard en octobre 2009. L’essayiste est passionné de littérature: Hölderlin, Baudelaire, Kafka. Il n’adhérera jamais complètement aux mouvements de pensée de l’époque, le sionisme et le marxisme. Ami de Brecht, Adorno, Scholem et Arendt, sa vie est pourtant méconnue. Le spécialiste Bruno Tackels comble ce manque dans un essai biographique éclairé et passionnant. Sa vie a été désagréable. Toute sa vie. Durant sa jeunesse, il était très mal à l’aise dans le milieu de la haute bourgeoisie juive du Berlin du début du XXe siècle. Dans cette haute bourgeoisie, très vite, il n’a pas été sa place. Son père, surtout, décrit comme un tyran, lui fera vivre dans une régime de terreur. Désagréable, sa vie l’a été aussi d’un point de vue intellectuel, car radical, c’est-à-dire sans jamais se prostituer, pour reprendre son expression, il s’est vite marginalisé. Sa carrière à l’université fut donc vite bloquée, sa thèse sur le baroque allemand, dans laquelle il étudiait un genre et des auteurs à la limite de l’anonymat, jugée aujourd’hui géniale, était considérée à l’époque de sa soutenance trop loin des canons universitaires. Il n’eut jamais son habilitation.
Sa vie a été désagréable parce qu’il avait une haute idée de ce qu’était un « homme de lettres ». Il estimait qu’il n’avait pas à travailler pour gagner de l’argent, au nom de la vie de l’esprit, et que son père devait pourvoir à ses besoins. Être utile à la société, voilà ce à quoi, tel un aristocrate, il ne voulait daigner. Manque de chance, Weimar connaît l’inflation, et le père, riche au départ, est ruiné. Benjamin vivra dans la pauvreté, aidé heureusement par ses amis, comme Brecht qui l’héberge régulièrement chez lui au Danemark. Désagréable, aussi, car il eut le malheur d’être juif. Dès 1933 et l’accession de Hitler au pouvoir, les juifs allemands se voient peu à peu mis au ban de la société. Benjamin semble avoir été moins atteint que les autres juifs par ces mesures, car il était déjà marginalisé. Mais comme les autres, il doit fuir, en direction de l’Espagne alors qu’il était en France. Il se suicide à la morphine dans une chambre d’hôtel, à Portbou, à la frontière espagnole, en septembre 1940. Son histoire finit mal, mais d’une certaine façon, il y était préparé. Très jeune, il a été habité par un pressentiment de la catastrophe, et sa conception désespérée de l’histoire était loin de répondre aux canons du marxisme ou de la Kabbale. Pour lui, l’histoire « amoncelle ruines sur ruines », c’est tout. Pas de sens hegelien à l’histoire. Il tente bien d’y introduire un peu d’espoir, avec le concept de Tikkun, issue de la Kabbale, qui est ce messianisme, représenté chez lui par un ange, qui répare tout ce qui a été détruit dans l’Histoire, et qui permet la rédemption ; et par la révolution du côté du marxisme. Mais les deux sont voués, in fine, à l’échec.
C’est dans la très belle biographie de Bruno Tackels, qui revient sur la vie de l’auteur, et sur sa pensée, que l’on pourra faire ses premiers pas dans cette oeuvre féconde, biscornue, inclassable, géniale. Nous avons évoqué quelques motifs que Benjamin a développé dans son oeuvre : le flâneur, le collectionneur, le haschisch, le progrès, son amour de la littérature : Baudelaire, Hölderlin, Kakfa, les surréalistes.
Et une question s’est posé comme un fil conducteur de cet entretien : comment, au fond, Walter Benjamin, à travers ses écrits, à organiser son pessimisme ? Réponses.
Walter Benjamin pensait poétiquement. Cet auteur inclassable, philosophe, kantien au départ, puis kabbaliste et marxiste, est peut-être l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Il a pensé poétiquement, c’est-à-dire contre tous les systèmes, contre la philosophie, à travers des commentaires, d’abord des textes sacrés, puis des textes des grandes oeuvres (Goethe, Hölderlin, Kafka, Proust, Baudelaire…), puis de tout ce qui l’intéressait, c’est-à-dire surtout des détails du quotidien : le téléphone, un manège, un poste d’essence, la chasse aux papillons, les passages parisiens. À partir des poètes, des romanciers, il déroulait un commentaire, à travers une approche historique et philosophique, pour parler de lui-même, déjà, mais aussi pour saisir au plus près de quoi se nourrissait l’imagination de ces grands artistes. Il ne n’agit pas ici de critiques littéraires, mais de textes qui deviennent eux-mêmes de la littérature, et même de véritables chefs-d’oeuvre.
Ses commentaires se nourrissaient de deux cultures : le marxisme et le judaïsme. Ni l’une ni l’autre de ces cultures ne devinrent maître de sa pensée. Cette indépendance ne cessa de l’opposer, parfois avec violence, à ses amis. Bertold Brecht, sectaire, lui en voulait beaucoup de ne pas être, comme lui, un vrai marxiste. La lettone Asja Lacis, un des grands amours de sa vie et qui l’initia, sur l’île de Capri, au matérialisme historique, ne comprenait pas non plus les réticences de Benjamin. Gershom Sholem, son ami de toujours, sioniste et kabbaliste, lui écrivait de se méfier du communisme, et de revenir à l’approche théologique du monde. Et il eut aussi des démêlés fréquents avec école de Francfort, c’est-à-dire avec Theodor Adorno et Max Horkheimer.
source : transfuge
Interview de Claude Lanzmann
par Christine Rousseau
Dans un chat sur lemonde.fr, l’écrivain et cinéaste Claude Lanzmann revient sur son livre de souvenir, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard), mais aussi sur Shoah, Israël, Sartre et Beauvoir.
Yaël F.: Est-ce que l’ antisémitisme est une forme de paranoïa?
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Claude Lanzmann: D’abord, je ne m’attendais pas du tout à cette question. Je pensais qu’on allait parler de mon livre, Le Lièvre de Patagonie. Mais en plus, la question est incompréhensible telle quelle, parce qu’on peut dire que les juifs qui craignent l’antisémitisme ont des raisons, même si on les traite de paranoïaques, parce que cette prétendue paranoïa révèle sa vérité toujours trop tard. Il s’agit là des victimes de l’antisémitisme.
Par ailleurs, on peut dire que les antisémites sont des paranoïaques, mais je ne crois pas que le mot paranoïa pour les définir soit un mot juste. Ils ont besoin de boucs émissaires, et selon moi c’est tout à fait autre chose.
s_de_B: Pourquoi le lièvre de Patagonie?
Claude Lanzmann: D’abord, je réponds à cela dans le livre, mais je veux bien tenter de le faire ici. Les lièvres sont importants dans mon livre, dans ma vie, dans mes films, essentiellement dans “Shoah”. Il y a dans ce film une scène, volontairement sans insistance, dans laquelle on voit deux lièvres qui tentent de franchir les barbelés de Birkenau qui étaient infranchissables pour les hommes qui se trouvaient là-bas pendant que toutes ces horreurs se déroulaient. Et on voit tout à coup, dans mon film, les deux lièvres arrêtés par les barbelés, réfléchir et affaisser leurs pattes arrières et se glisser sous les barbelés, et passer. Et j’ai monté cette scène “off”, comme on dit dans le jargon cinématographique, sur les paroles d’un des rarissimes hommes qui se soient évadés de Birkenau, Rudolf Vrba, qui s’est évadé en faisant preuve d’une intelligence, d’un courage, d’un héroïsme sans pareils. ………….
la suite : drzz
Les années noires de Paris

TALMUD, une enquête dans un monde très secret

par Pierre-Henry Salfati
Les frères Bielski

Un livre de Peter Duffy (éditions Belfond)
1942. Les SS liquident les uns après les autres les ghettos de Biélorussie, assassinant méthodiquement les Juifs à la mitrailleuse, à l’exception de ceux exerçant des professions jugées utiles. Dans la région de Lida et de Novogrudok, ils soufflent le chaud et le froid : après chaque opération d’extermination, les Juifs qui n’ont pas été sélectionnés sont rassurés par les Allemands, qui leur promettent la vie sauve du moment qu’ils continuent à être productifs dans leurs ateliers. Un climat de terreur s’installe dans les ghettos progressivement vidés de leurs habitants.
ROIS frères, Touvia, Zus et Asaël Bielski, sont résolus à ne pas attendre la mort qu’ils sentent inéluctable, et décident avec leurs familles de s’enfuir dans la forêt. Ils sont fils d’un meunier, et connaissent donc la campagne environnante comme leur poche. Ce sont des hommes de la terre, ils savent survivre dans la forêt dense et les marécages d’Europe de l’Est. Leur métier les a mis en contact avec de nombreux paysans, ils entretiennent même des relations cordiales avec certains, ce qui leur permet de se cacher dans des fermes et de s’approvisionner régulièrement en vivres. C’est le début d’une incroyable épopée qui va durer deux ans, jusqu’à la défaite des Nazis à l’été 1944.
Au départ constitué d’une vingtaine de personnes, le groupe des frères Bielski va devenir en quelques mois un détachement de partisans qui aide les Juifs à s’évader des ghettos, tend des embuscades aux troupes allemandes, exerce des représailles contre les collaborateurs biélorusses et sabote des lignes de chemin de fer. Traqués par les Allemands, les frères Bielski doivent fréquemment changer de planque, et déménager les campements édifiés à grand-peine dès que survient le danger. Les marches de nuit s’enchaînent, il faut aider les enfants, les femmes et les personnes âgées, rassembler le bétail et les quelques ustensiles qu’il est possible d’emporter avant de partir, pour se cacher toujours plus profondément dans les bois. Car le groupe Bielski n’est pas un groupe de partisans comme les autres : les deux tiers de ses membres ne sont pas des combattants. Touvia, le frère aîné qui assure la direction du groupe, tient en priorité à sauver des vies, les actions armées passent après. C’est Zus et Asaël qui s’en chargent, et leurs coups d’éclats sont favorablement remarqués par les autorités soviétiques.
A partir de 1943, le groupe Bielski, qui compte 300 personnes, est officiellement intégré à l’armée des partisans soviétiques. Touvia va gérer de main de maître les relations complexes avec ces alliés officiellement athées et peu disposés à voir se constituer une unité sous une bannière confessionnelle ; leur appui est indispensable pour assurer la pérennité du groupe, c’est avec diplomatie qu’il faut leur démontrer l’utilité de son action, en s’exprimant comme un parfait communiste.
Un an après sa fondation, le groupe Bielski devient un véritable village dissimulé dans la forêt, un village que Touvia Bielski va transformer en centre d’approvisionnement pour tous les groupes de partisans de Biélorussie : les artisans juifs sont experts dans le travail du cuir, des tissus, et du métal. Ils fabriquent des selles, des vêtements, des bottes très appréciées (elles sont indispensables dans ces régions neigeuses en hiver et boueuses en été). Ils réparent aussi les fusils, récupèrent du métal pour en faire des fers à cheval ou des ustensiles divers… Les plus jeunes vont ramasser du bois de chauffage dans la forêt, les femmes se chargent de la cuisine, le village a aussi son médecin, sa troupe de théâtre, sa synagogue…
Recevant un jour la visite du général soviétique commandant les partisans de toute la Biélorussie, Touvia Bielski lui fait visiter les différents ateliers ; arrivé à la tannerie, le général découvre avec stupéfaction des ‘hassidim plongés dans leur ‘amida de Min’ha. Il n’en croit pas ses yeux : que font donc ces gens ? Sans se démonter, Touvia lui répond : vous voyez bien, général, ils apprennent par cœur l’histoire du parti ! Et celui-ci éclate alors de rire…
Pendant ce temps, les combattants continuent de harceler les Allemands et leurs auxiliaires, ils en tueront au total plusieurs centaines. Une discipline de fer est nécessaire au sein même du groupe, pour éviter toute dissension qui mettrait à mal la sécurité de l’ensemble.
A la libération en 1944, le village Bielski abrite 1 200 habitants ! Si l’on compte leurs descendants, ce sont plusieurs milliers de Juifs aujourd’hui installés en Israël et aux Etats-Unis principalement, qui doivent la vie sauve à l’action déterminée et à l’intelligence tactique des frères Bielski.
Asaël, mobilisé dans l’Armée Rouge, est tué en 1945 lors du siège de Berlin. Son épouse et sa petite fille née pendant la guerre partiront s’installer à ‘Haïfa. Touvia et Zus, après un bref retour dans leur village d’origine, émigrent en Israël avec leurs familles respectives, avant de s’établir au début des années cinquante à New York. Touvia vit modestement comme chauffeur livreur, Zus réussit un peu mieux et crée sa compagnie de taxis. Leur tout jeune frère Aharon, encore adolescent pendant la guerre, est parti avec eux pour le Nouveau Monde.
En 1986, après plusieurs décennies d’oubli, un dîner est offert en l’honneur de Touvia Bielski à l’hôtel Hilton de New York, en présence de 600 personnes qui l’acclament et le remercient de ce qu’il a fait. Ce chef charismatique et courageux, qui a habilement manœuvré pour sauvegarder un si grand nombre de vies, est mal à l’aise d’être autant honoré. Il s’éteint l’année suivante, et repose à Jérusalem.
source : yeshiva
Oubliés du Shtetl (Les)
de Y. L. Peretz
Maison d’édition : Plon, Terre Humaine
Par : Myriam Anissimov

En 1884, le banquier et entrepreneur de chemins de fer Jan Gottlieb Bloch, connu en Occident sous le nom de Jean de Bloch, Juif natif de Radom converti au protestantisme, fonde un institut de recherche à Varsovie. Ce philanthrope, reçu à la cour du tsar, est un partisan de l’assimilation totale des Juifs de l’Empire russe. Espérant entraver l’application en Pologne des lois de mai 1882, promulguées au lendemain de l’attentat contre Alexandre II, Bloch décide de financer une enquête sur la situation économique et morale des Juifs dans la Pologne du Congrès. Ces lois imputent la responsabilité de la vague de pogroms qui a touché plus de cinquante localités aux Juifs eux–mêmes, et limitent drastiquement leurs droits dans la « Zone de résidence », dont la superficie est réduite.
Bloch désigne deux collaborateurs pour diriger son bureau de statistiques dans la capitale polonaise. Il espère prouver au terme de l’enquête que les Juifs contribuent au progrès économique et à la prospérité de l’Empire, et circonvenir(attention, sens de « berner, abuser ») le développement d’un antisémitisme virulent et le rejet total des trois millions de Juifs, accusés de parasitisme économique, bien que partiellement émancipés depuis 1862. Des enquêteurs vont mener une expédition dans les shtetlekhs(vérifier ortho., je ne trouve pas le mot dans dico., et à unifier avec p. 4) de Pologne, où règne une misère atroce.
Parmi eux, Itzhak Leybush Peretz, un avocat né à Zamosc en 1852, qui deviendra l’un des trois grands auteurs classiques de la littérature yiddish. Bien que dépourvu de toute compétence, on l’a choisi pour sillonner les cantons de Zamosc et de Tomaszow, car le yiddish est sa langue maternelle, et il a acquis une parfaite maîtrise de l’hébreu pendant son instruction religieuse. Il parle également le russe et le polonais.
Peretz accepte ce travail parce que, victime d’une plainte anonyme, il s’est vu interdire l’exercice de sa profession, et a dû abandonner son cabinet de conseiller juridique à Zamosc. Auparavant, il avait échoué dans la distillation de l’alcool.
Le pogrom survenu dans la capitale en 1881 a fortement entamé ses espoirs de jeunesse quant à l’insertion des Juifs au sein de la nation polonaise, et il n’a rien oublié lorsqu’il entreprend son enquête trois ans plus tard. Une autre raison a favorisé sa décision de retourner sur les lieux de son enfance : il est devenu le porte–drapeau du cercle folkloriste juif, et croit à la renaissance des Juifs au sein de l’Empire, malgré la détérioration catastrophique de leurs conditions d’existence.
Partagé entre la fidélité au monde des origines et le désir de vivre dans la modernité, il abandonne la lévite, coupe ses payes et s’habille comme un « Allemand ». Il porte une casquette, et un veston court. Sa grosse moustache ne laisse pas de provoquer méfiance et incrédulité. Autre raison de participer à l’enquête, son intérêt passionné pour les petites gens depuis sa plus tendre enfance, partagée entre Zamosc et Shebreshin, où son père l’a envoyé étudier le Talmud chez Reb Pinskhosl après qu’il se fut montré rebelle au heder, ainsi qu’il le racontera dans son autobiographie, Mayne zikhroynès(à unifier p.5).
Tout petit, il a été confié à une vieille paysanne décharnée : « Elle avait de petits yeux paisibles mais toujours baignés de larmes car elle était à moitié abrutie par la boisson », écrit–il dans ses Mémoires. Son père, marchand de bois, était constamment en voyage, tandis que sa mère tenait une boutique. La vieille Polonaise lui racontait des histoires sur « l’Ange de la Mort des chrétiens », les animaux de la ferme, les sangliers, les lièvres, les chiens, les loups, les renards.
À Zamosc, le rabbinat et la communauté appartiennent au camp des mitnatgdim, adversaires des piétistes hassidim. Mais chacun vaque tranquillement à ses occupations.
Le jeune Leybush ne supportant aucun de ses maîtres, ses parents le laissent étudier selon son bon plaisir. Il lit d’abord Le Guide des égarés de Maimonide. Autodidacte, il construit sa culture en dévorant, sans ordre ni méthode, tous les livres entreposés dans l’unique bibliothèque de la ville, dont le propriétaire lui a confié la grande clef rouillée. Il découvre qu’en dehors de la Torah et du Talmud, il ne sait rien. Il lit jusqu’au vertige, en polonais et en allemand, les oeuvres d’Alexandre Dumas, Eugène Sue, Victor Hugo, les écrits du philosophe allemand von Hartmann, ceux du biologiste Carl Vogt, le code Napoléon, l’Histoire de la civilisation anglaise de Buckle, et de nombreux ouvrages scientifiques. C’est aussi en traduction polonaise qu’il prend connaissance des oeuvres de Mendelè Moykher Sforim, le grand–père de la littérature yiddish moderne. Dans les romans, les descriptions l’ennuient, les dialogues le passionnent. Il commence à écrire en hébreu et en polonais, mais publie en 1888 Monish, son premier poème écrit en yiddish. Il se lance dans la publication des Yomtov–bletlekh (Feuillets pour jours de fête), où il témoigne encore de son affection pour le petit peuple, et s’indigne de la condition faite aux femmes. La gendarmerie tsariste perquisitionne son appartement en 1895. Quatre ans plus tard, il est arrêté à l’issue d’une réunion socialiste et passe trois mois au pavillon X de la citadelle de Varsovie, où Rosa Luxembourg sera incarcérée en 1906. Les prisonniers politiques juifs lisent son recueil Yidishe bibliotek en prison. Pendant la Première Guerre mondiale, Peretz organise des soupes populaires et s’implique dans la gestion d’un orphelinat à Varsovie.
Arrivé sur les lieux de son enquête avec un questionnaire précis, il se rend compte qu’il n’a aucune chance de réussir s’il s’en tient au protocole établi à Varsovie. Les Juifs du shtetl refusent de lui donner tout renseignement démographique par peur de la conscription, et toute information sur leurs activités commerciales parce que la plupart d’entre eux exercent sans patente. Ces dialogues de sourds vont inspirer Bilder fun a provints–raïze (Tableaux d’un voyage en province) en 1891, récits de voyage « au pays du pogrom », qu’il publiera dans l’almanach littéraire dont il était l’éditeur, et dont seulement trois numéros allaient paraître :
« Reprenons, quel est votre métier ?
– Qui a donc un métier ?
– Mais de quoi vivez–vous ?
– Ah, c’est de cela dont vous parlez ? Eh bien, on vit…
– Mais de quoi ?
– De l’aide de Dieu ! Quand il donne, on a !
– Mais enfin, il ne vous envoie rien du ciel !
– Si, si, il envoie ! »
Définitivement installé à Varsovie en 1890, Peretz obtient un emploi de gratte–papier auprès de la communauté juive, qui lui laisse tout loisir de s’adonner à la littérature. Son enthousiasme pour le socialisme s’est refroidi. Il rédige des pages prophétiques en 1906, sous le titre Espoir et crainte. « Mon coeur est avec vous, écrit–il, et pourtant, je vous crains. J’ai peur des opprimés qui triomphent, ils peuvent devenir des oppresseurs et chaque oppresseur offense l’esprit humain… » Désespéré, il écrit La Chaîne d’or, un drame sur le déclin du mouvement hassidique, puis une pièce tragique, La Nuit sur le vieux marché.
Deux ans avant sa mort, il rédige ses mémoires, Maïne zikhroïnes, qui entraînent le lecteur vers ses années d’enfance et de jeunesse.
En 1915, pas un seul journal polonais ne consacra une ligne aux funérailles de Peretz, alors que cent mille Juifs silencieux accompagnèrent sa dépouille mortelle jusqu’à sa tombe. Ce furent des funérailles grandioses, sans pompe ni discours. Un cortège immense, sans fleurs, sans ordre. « On n’apercevait que la civière recouverte d’un drap noir sur laquelle reposait le cercueil du mort, hissé sur des épaules anonymes », écrivit P. Katz dans le journal yiddish Vilner Vokh.
source : Transfuge
Pages juives

Les Juifs et leur avenir
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