Leblogdenoach

Les enfants du silence

Posté en livre par leblogdenoach à 24 juillet 2009
Ils étaient 72000 enfants d’origine juive vivant en France en 1939… Entre 1942 et 1944, Vichy va en éliminer 12000. Parmi les 60000 restant, la moitié ont survécu en essayant de vivre normalement et parce qu’ils ont eu de la chance : ils étaient de vieille souche française et furent moins inquiétés par la police française… Les autres ont survécu parce qu’ils ont été séparés de leurs parents, souvent très jeunes, à titre préventif ou « curatif » (après les rafles) puis cachés dans des familles, dans des fermes, dans des maisons d’enfants, dans des institutions laïques ou religieuses… Pendant 50 ans, ils se sont tus… Pour eux, la Libération fut souvent le début d’une seconde galère : pendant plusieurs décennies, ils restèrent « les enfants du silence »…. Soit parce que la Libération fit d’eux des orphelins qui durent attendre les années 80 pour savoir avec certitude le jour et l’heure de la mort de leurs parents consignés sur les listes de Klarsfeld, soit parce que leur père ou leur mère revenus des camps – mais dans quel état – n’arrivèrent pas admettre qu’ils puissent se plaindre, leur rappelant qu’ils n’avaient été ni torturés, ni déportés, ni tués, et ne réalisant pas qu’à l’âge où l’on est censé apprendre à exister, à sortir de l’enfance, à forger sa personnalité, ces enfants avaient dû se nier, « apprendre à ne pas être », cachant leur identité, leurs racines, leur religion… « Paroles d’étoiles – mémoires d’enfants cachés 1939-1945 », est un recueil, initié par Jean-Pierre Guenot, des textes de leurs témoignages, de leurs lettres, de leurs journaux intimes.
 
La compagnie « La tête dans les nuages », dirigée par Magali Zucco, qui travaille avec de jeunes comédiens âgés de 18 à 24 ans (tous professionnels aujourd’hui), et qui se veut, depuis sa création en 2004, un théâtre « citoyen avant tout », a décidé de mettre en scène ce recueil, avec l’objectif essentiel d’alerter le public sur un état de fait dont l’actualité n’est jamais révolue, et de prévenir le renouveau du racisme et de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles. Sur scène, 14 acteurs, un violoniste et un pianiste jouent, crient, pleurent, parlent, rient, dansent et chantent, en français, en hébreu, en Yiddish. Ils fouillent la mémoire si naïve, si cruelle de l’enfance et restituent une autre vision de la guerre et du nazisme. Ils s’identifient (ni la metteur-en-scène, ni aucun des acteurs n’est juif) à ceux qui sont toujours cachés dans la conscience d’une société indifférente qui a si peur de retrouver la mémoire. Face à l’horreur, ils restituent également la culture juive de l’époque, ses chants, ses prières et ses coutumes. Le spectacle alterne les registres dramatiques du drame et du clown. Plus qu’une simple retranscription, il fait preuve d’un travail de ressenti et d’appropriation, et propose une interprétation très émouvante et portée par une remarquable énergie créatrice.
 
« Paroles d’étoiles – mémoires d’enfants cachés 1939-1945 », une mise en scène de Magali Zucco, d’après le recueil de Jean-Pierre Guenot, actuellement au théâtre Pulsion à Avignon, tous les jours à 13 heures 45, jusqu’au 30 juillet 2009, et en tournée dans toute la France à partir de septembre.
 
www.latetedanslesnuages.fr / cie.latetedanslesnuages@gmail.com
 
source : CRIF

Walter Benjamin

Posté en livre par leblogdenoach à 30 mai 2009

par Bruno Tackels

Walter Benjamin est l’un des plus grands critiques littéraires du XXe siècle. Ses oeuvres complètes paraîtront chez Fayard en octobre 2009. L’essayiste est passionné de littérature: Hölderlin, Baudelaire, Kafka. Il n’adhérera jamais complètement aux mouvements de pensée de l’époque, le sionisme et le marxisme. Ami de Brecht, Adorno, Scholem et Arendt, sa vie est pourtant méconnue. Le spécialiste Bruno Tackels comble ce manque dans un essai biographique éclairé et passionnant. Sa vie a été désagréable. Toute sa vie. Durant sa jeunesse, il était très mal à l’aise dans le milieu de la haute bourgeoisie juive du Berlin du début du XXe siècle. Dans cette haute bourgeoisie, très vite, il n’a pas été sa place. Son père, surtout, décrit comme un tyran, lui fera vivre dans une régime de terreur. Désagréable, sa vie l’a été aussi d’un point de vue intellectuel, car radical, c’est-à-dire sans jamais se prostituer, pour reprendre son expression, il s’est vite marginalisé. Sa carrière à l’université fut donc vite bloquée, sa thèse sur le baroque allemand, dans laquelle il étudiait un genre et des auteurs à la limite de l’anonymat, jugée aujourd’hui géniale, était considérée à l’époque de sa soutenance trop loin des canons universitaires. Il n’eut jamais son habilitation.  
 Sa vie a été désagréable parce qu’il avait une haute idée de ce qu’était un « homme de lettres ». Il estimait qu’il n’avait pas à travailler pour gagner de l’argent, au nom de la vie de l’esprit, et que son père devait pourvoir à ses besoins. Être utile à la société, voilà ce à quoi, tel un aristocrate, il ne voulait daigner. Manque de chance, Weimar connaît l’inflation, et le père, riche au départ, est ruiné. Benjamin vivra dans la pauvreté, aidé heureusement par ses amis, comme Brecht qui l’héberge régulièrement chez lui au Danemark. Désagréable, aussi, car il eut le malheur d’être juif. Dès 1933 et l’accession de Hitler au pouvoir, les juifs allemands se voient peu à peu mis au ban de la société. Benjamin semble avoir été moins atteint que les autres juifs par ces mesures, car il était déjà marginalisé. Mais comme les autres, il doit fuir, en direction de l’Espagne alors qu’il était en France. Il se suicide à la morphine dans une chambre d’hôtel, à Portbou, à la frontière espagnole, en septembre 1940. Son histoire finit mal, mais d’une certaine façon, il y était préparé. Très jeune, il a été habité par un pressentiment de la catastrophe, et sa conception désespérée de l’histoire était loin de répondre aux canons du marxisme ou de la Kabbale. Pour lui, l’histoire « amoncelle ruines sur ruines », c’est tout. Pas de sens hegelien à l’histoire. Il tente bien d’y introduire un peu d’espoir, avec le concept de Tikkun, issue de la Kabbale, qui est ce messianisme, représenté chez lui par un ange, qui répare tout ce qui a été détruit dans l’Histoire, et qui permet la rédemption ; et par la révolution du côté du marxisme. Mais les deux sont voués, in fine, à l’échec. 
 C’est dans la très belle biographie de Bruno Tackels, qui revient sur la vie de l’auteur, et sur sa pensée, que l’on pourra faire ses premiers pas dans cette oeuvre féconde, biscornue, inclassable, géniale. Nous avons évoqué quelques motifs que Benjamin a développé dans son oeuvre : le flâneur, le collectionneur,  le haschisch, le progrès, son amour de la littérature : Baudelaire, Hölderlin, Kakfa, les surréalistes. 
 Et une question s’est posé comme un fil conducteur de cet entretien : comment, au fond, Walter Benjamin, à travers ses écrits, à organiser son pessimisme ? Réponses.

Walter Benjamin pensait poétiquement. Cet auteur inclassable, philosophe, kantien au départ, puis  kabbaliste et marxiste, est peut-être l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Il a pensé poétiquement, c’est-à-dire contre tous les systèmes, contre la philosophie, à travers des commentaires, d’abord des textes sacrés, puis des textes des grandes oeuvres (Goethe, Hölderlin, Kafka, Proust, Baudelaire…), puis de tout ce qui l’intéressait, c’est-à-dire surtout des détails du quotidien : le téléphone, un manège, un poste d’essence, la chasse aux papillons, les passages parisiens. À partir des poètes, des romanciers,  il déroulait un commentaire, à travers une approche historique et philosophique, pour parler de lui-même, déjà, mais aussi pour saisir au plus près de quoi se nourrissait l’imagination de ces grands artistes. Il ne n’agit pas ici de critiques littéraires, mais de textes qui deviennent eux-mêmes de la littérature, et même de véritables chefs-d’oeuvre.
 Ses commentaires se nourrissaient de deux cultures : le marxisme et le judaïsme. Ni l’une ni l’autre de ces cultures ne devinrent maître de sa pensée. Cette indépendance ne cessa de l’opposer, parfois avec violence, à ses amis. Bertold Brecht, sectaire, lui en voulait beaucoup de ne pas être, comme lui, un vrai marxiste. La lettone Asja Lacis,  un des grands amours de sa vie et qui l’initia, sur l’île de Capri, au matérialisme historique, ne comprenait pas non plus les réticences de Benjamin. Gershom Sholem, son ami de toujours, sioniste et kabbaliste, lui écrivait de se méfier du communisme, et de revenir à l’approche théologique du monde. Et il eut aussi des démêlés fréquents avec école de Francfort, c’est-à-dire avec Theodor Adorno et Max Horkheimer.

source : transfuge

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Interview de Claude Lanzmann

Posté en actualité, livre par leblogdenoach à 23 mars 2009

par Christine Rousseau

Dans un chat sur lemonde.fr, l’écrivain et cinéaste Claude Lanzmann revient sur son livre de souvenir, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard), mais aussi sur Shoah, Israël, Sartre et Beauvoir.


Yaël F.: Est-ce que l’ antisémitisme est une forme de paranoïa?


Claude Lanzmann: D’abord, je ne m’attendais pas du tout à cette question. Je pensais qu’on allait parler de mon livre, Le Lièvre de Patagonie. Mais en plus, la question est incompréhensible telle quelle, parce qu’on peut dire que les juifs qui craignent l’antisémitisme ont des raisons, même si on les traite de paranoïaques, parce que cette prétendue paranoïa révèle sa vérité toujours trop tard. Il s’agit là des victimes de l’antisémitisme.

Par ailleurs, on peut dire que les antisémites sont des paranoïaques, mais je ne crois pas que le mot paranoïa pour les définir soit un mot juste. Ils ont besoin de boucs émissaires, et selon moi c’est tout à fait autre chose.

s_de_B: Pourquoi le lièvre de Patagonie?

Claude Lanzmann: D’abord, je réponds à cela dans le livre, mais je veux bien tenter de le faire ici. Les lièvres sont importants dans mon livre, dans ma vie, dans mes films, essentiellement dans “Shoah”. Il y a dans ce film une scène, volontairement sans insistance, dans laquelle on voit deux lièvres qui tentent de franchir les barbelés de Birkenau qui étaient infranchissables pour les hommes qui se trouvaient là-bas pendant que toutes ces horreurs se déroulaient. Et on voit tout à coup, dans mon film, les deux lièvres arrêtés par les barbelés, réfléchir et affaisser leurs pattes arrières et se glisser sous les barbelés, et passer. Et j’ai monté cette scène “off”, comme on dit dans le jargon cinématographique, sur les paroles d’un des rarissimes hommes qui se soient évadés de Birkenau, Rudolf Vrba, qui s’est évadé en faisant preuve d’une intelligence, d’un courage, d’un héroïsme sans pareils. ………….

la suite : drzz

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Les années noires de Paris

Posté en livre par leblogdenoach à 6 mars 2009
Révélations. Cécile Desprairies a enquêté sur le Paris de 1940. Un livre dérangeant aux Editions du Seuil, que le Point du vendredi 6 mars 2009 présente à ses lecteurs.
Y surgit une capitale en pleine activité dans les années noires. Une immense toile d’araignée vert-de-gris a été tissée pour surveiller les Français. L’auteur donne les dates, les lieux, mais aussi le nom des anciens propriétaires, le statut adopté, la nouvelle fonction. On découvre que l’Hôtel du Chariot d’or, rue de Turbigo, héberge des télégraphistes et des chauffeurs militaires, ou que l’hôtel particulier du marquis de Montmort, au 12, rue d’Astorg, dans le 8e, abrite le service officiel des pailles et des fourrages de la Wehrmacht. L’historienne accompagne souvent le lieu réquisitionné d’un texte d’un témoin de l’époque. On lit ainsi un portrait de Hermann Göring se pavanant au Quai d’Orsay vu par un Sacha Guitry insolent.
 
Photo : D.R.
source : CRIF
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TALMUD, une enquête dans un monde très secret

Posté en judaïsme, livre par leblogdenoach à 4 mars 2009

par Pierre-Henry Salfati

Disons-le tout de go : ce livre mérite d’avoir autant de succès que le désormais fameux « Da Vinci Code ». Il est tout simplement époustouflant ! Jamais un ouvrage sur un sujet aussi sérieux que le Talmud, qui, avec la Thora constitue la base de la foi juive, n’avait, à notre connaissance, pris ce côté haletant de thriller que nous offre, avec talent, Pierre-Henry Salfaty.
Même le prologue, bâti sur la désormais classique histoire des ramoneurs avec la question : « Deux ramoneurs sortent d’une cheminée ; l’un en sort tout noir et l’autre tout blanc ; lequel des deux va se laver ? », est présenté d’une manière inédite, avec des rebondissements inattendus et des méandres encore jamais explorés (1).
Grâce à son entregent et aux nombreuses connaissances qu’il a pu se faire lorsqu’il était lui-même étudiant en yéchiva à Brunoy dans l’Essonne, l’auteur se voit ouvrir toutes les portes, à travers le monde entier, dans un milieu pourtant réputé pour sa fermeture. Cela nous vaut un voyage mirobolant dans les coins les plus inattendus de la planète. Nous voici, tout d’abord, à Jérusalem, à Mea Chéarim, dans ce quartier rebelle réfractaire tout à la fois au sionisme et au modernisme, sans Internet, sans télévision et sans radio et qui vit à l’heure talmudique, « chaot zmaniot » qui diffère légèrement de l’heure officielle israélienne. Si, au premier abord, tous les hommes « noirs » se ressemblent, l’œil aguerri du spécialiste a tôt fait de distinguer les hassidim de Slonim des Neturei Karta et ceux de Belz de ceux de Gour, de Karlin ou de Satmar. Et les misnadgim ne sont pas les hassidim, disciples du Baal Chem Tov. « Il faut, nous dit Salfaty, l’acuité d’un ornithologue doublé de la patience d’un  entomologiste, pour faire la différence entre les divers groupes ». Nous voici au heder de Toldos Aharon puis, plus tard, à la yéchiva de Mir, fondée en 1815 en Pologne et qui, après un exil à Kobe, au Japon, puis à Shanghai, pendant la Seconde Guerre mondiale, a établi ses pénates à Jérusalem et à Brooklyn. Partout, l’étonnement devant ces êtres étranges qui semblent tout droit sortis d’une autre planète, d’un autre temps.
À propos, qui s’est jamais posé la question de savoir où et comment se fabrique le Talmud ? Est-il nécessaire de connaître l’hébreu et d’être profondément religieux et pratiquant pour être un ouvrier du Talmud ? Aliocha, un Russe, ancien chauffeur de bus à Moscou est l’un des soixante ouvriers d’une imprimerie productrice de Talmuds. À la question « Qu’est-ce que le Talmud pour vous ? », sa réponse sincère est sans ambages : « Un gagne-pain ». Sait-il de quoi il s’agit, ce que représente ce livre qu’il contribue à fabriquer en tant que presseur de lettres dorées. Pas vraiment. Il croît savoir que c’est quelque chose de très compliqué. Au passage, une réflexion de l’auteur : les étudiants de la yéchiva se sont-ils un jour posé la question de savoir où sont fabriqués les livres auxquels ils consacrent l’essentiel de leur vie ? Probablement non car il y a un fossé entre les imprimeurs que n’intéresse nullement l’usage qui sera fait de leurs produits et les utilisateurs qui ont d’autres sujets de réflexion que celui de savoir si la température des ateliers de fabrication est aux normes en vigueur.
Où finissent les livres pieux usagés, les pages déchirés, les couvertures détachées et abîmées. Bien sûr, dans une guéniza, un « tombeau de livres ». Mais avez-vous déjà visité un tel lieu ? Le livre de Pierre-Henry Salfati nous donne l’occasion de suivre un enterrement de livres en Galilée. C’est  tout bonnement hallucinant :  « Un petit cortège : deux voitures de tête ouvrent la marche. Amarrés à elle, deux tombereaux emplis de livres usés, et notre petit groupe de curieux, qui suit à pied à travers la campagne sur un chemin de terre en direction de la tombe où déjà des milliers de livres anciens finissent de ne plus être ».
Est-il permis à un vieux rabbin atteint de surdité de ramasser le sonotone qui s’est détaché malencontreusement de son oreille un samedi ? Ce n’est pas un débat talmudique comme celui des ramoneurs, mais une histoire vraie à laquelle l’auteur assiste à Crown Heights sur Kingston Avenue. Les débats théologiques entre le vieillard et son petit-fils qui l’accompagne, pour savoir s’il faut ou non se pencher, récupérer l’objet et le remettre à sa place, valent le détour. C’est aussi cela le Talmud.
À Borough Park, véritable shtetl anachronique et désuet au cœur de New York, les petites boutiques juives et les restaurants « glatt kosher » se succèdent sans discontinuer. C’est là que la dynastie de Gour dirigée aujourd’hui par Rab Mordekhai s’est fixée.
New York. 1er mars 2005. Le Madison Square Garden est entièrement réservé à la clôture du onzième cycle du Daf Yomi, une fête qui n’a lieu qu’une fois tous les sept ans et demi pour célébrer la fin de la lecture, à raison d’une page par jour, de l’ensemble du texte talmudique. 2711 pages, 2711 jours. 7 ans et demi. Dehors les milliers de supporters du basket, du hockey et autres pratiques impies ! Les 19763 sièges officiellement répertoriés laissent le champ libre à 45000 chapeaux et barbes soit 90000 payes pour ce véritable jamboree du Talmud.
Le voyage étonnant et savoureux auquel nous convie Pierre-Henry Salfati, c’est aussi le wagon-yéchiva de Pessah Lerner, les faux manuscrits et les légendes royales, un milliardaire qui loue un gratte-ciel dédié à l’étude et bien d’autres récits aussi palpitants qu’étranges.
Un cahier-photos et un glossaire complètent ce livre remarquable. À lire absolument.
Jean-Pierre Allali
source : CRIF
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Les frères Bielski

Posté en livre par leblogdenoach à 26 février 2009

 

Un livre de Peter Duffy (éditions Belfond)

1942. Les SS liquident les uns après les autres les ghettos de Biélorussie, assassinant méthodiquement les Juifs à la mitrailleuse, à l’exception de ceux exerçant des professions jugées utiles. Dans la région de Lida et de Novogrudok, ils soufflent le chaud et le froid : après chaque opération d’extermination, les Juifs qui n’ont pas été sélectionnés sont rassurés par les Allemands, qui leur promettent la vie sauve du moment qu’ils continuent à être productifs dans leurs ateliers. Un climat de terreur s’installe dans les ghettos progressivement vidés de leurs habitants.

ROIS frères, Touvia, Zus et Asaël Bielski, sont résolus à ne pas attendre la mort qu’ils sentent inéluctable, et décident avec leurs familles de s’enfuir dans la forêt. Ils sont fils d’un meunier, et connaissent donc la campagne environnante comme leur poche. Ce sont des hommes de la terre, ils savent survivre dans la forêt dense et les marécages d’Europe de l’Est. Leur métier les a mis en contact avec de nombreux paysans, ils entretiennent même des relations cordiales avec certains, ce qui leur permet de se cacher dans des fermes et de s’approvisionner régulièrement en vivres. C’est le début d’une incroyable épopée qui va durer deux ans, jusqu’à la défaite des Nazis à l’été 1944.

Au départ constitué d’une vingtaine de personnes, le groupe des frères Bielski va devenir en quelques mois un détachement de partisans qui aide les Juifs à s’évader des ghettos, tend des embuscades aux troupes allemandes, exerce des représailles contre les collaborateurs biélorusses et sabote des lignes de chemin de fer. Traqués par les Allemands, les frères Bielski doivent fréquemment changer de planque, et déménager les campements édifiés à grand-peine dès que survient le danger. Les marches de nuit s’enchaînent, il faut aider les enfants, les femmes et les personnes âgées, rassembler le bétail et les quelques ustensiles qu’il est possible d’emporter avant de partir, pour se cacher toujours plus profondément dans les bois. Car le groupe Bielski n’est pas un groupe de partisans comme les autres : les deux tiers de ses membres ne sont pas des combattants. Touvia, le frère aîné qui assure la direction du groupe, tient en priorité à sauver des vies, les actions armées passent après. C’est Zus et Asaël qui s’en chargent, et leurs coups d’éclats sont favorablement remarqués par les autorités soviétiques.

A partir de 1943, le groupe Bielski, qui compte 300 personnes, est officiellement intégré à l’armée des partisans soviétiques. Touvia va gérer de main de maître les relations complexes avec ces alliés officiellement athées et peu disposés à voir se constituer une unité sous une bannière confessionnelle ; leur appui est indispensable pour assurer la pérennité du groupe, c’est avec diplomatie qu’il faut leur démontrer l’utilité de son action, en s’exprimant comme un parfait communiste.

Un an après sa fondation, le groupe Bielski devient un véritable village dissimulé dans la forêt, un village que Touvia Bielski va transformer en centre d’approvisionnement pour tous les groupes de partisans de Biélorussie : les artisans juifs sont experts dans le travail du cuir, des tissus, et du métal. Ils fabriquent des selles, des vêtements, des bottes très appréciées (elles sont indispensables dans ces régions neigeuses en hiver et boueuses en été). Ils réparent aussi les fusils, récupèrent du métal pour en faire des fers à cheval ou des ustensiles divers… Les plus jeunes vont ramasser du bois de chauffage dans la forêt, les femmes se chargent de la cuisine, le village a aussi son médecin, sa troupe de théâtre, sa synagogue…

Recevant un jour la visite du général soviétique commandant les partisans de toute la Biélorussie, Touvia Bielski lui fait visiter les différents ateliers ; arrivé à la tannerie, le général découvre avec stupéfaction des ‘hassidim plongés dans leur ‘amida de Min’ha. Il n’en croit pas ses yeux : que font donc ces gens ? Sans se démonter, Touvia lui répond : vous voyez bien, général, ils apprennent par cœur l’histoire du parti ! Et celui-ci éclate alors de rire…

Pendant ce temps, les combattants continuent de harceler les Allemands et leurs auxiliaires, ils en tueront au total plusieurs centaines. Une discipline de fer est nécessaire au sein même du groupe, pour éviter toute dissension qui mettrait à mal la sécurité de l’ensemble.

A la libération en 1944, le village Bielski abrite 1 200 habitants ! Si l’on compte leurs descendants, ce sont plusieurs milliers de Juifs aujourd’hui installés en Israël et aux Etats-Unis principalement, qui doivent la vie sauve à l’action déterminée et à l’intelligence tactique des frères Bielski.

Asaël, mobilisé dans l’Armée Rouge, est tué en 1945 lors du siège de Berlin. Son épouse et sa petite fille née pendant la guerre partiront s’installer à ‘Haïfa. Touvia et Zus, après un bref retour dans leur village d’origine, émigrent en Israël avec leurs familles respectives, avant de s’établir au début des années cinquante à New York. Touvia vit modestement comme chauffeur livreur, Zus réussit un peu mieux et crée sa compagnie de taxis. Leur tout jeune frère Aharon, encore adolescent pendant la guerre, est parti avec eux pour le Nouveau Monde.

En 1986, après plusieurs décennies d’oubli, un dîner est offert en l’honneur de Touvia Bielski à l’hôtel Hilton de New York, en présence de 600 personnes qui l’acclament et le remercient de ce qu’il a fait. Ce chef charismatique et courageux, qui a habilement manœuvré pour sauvegarder un si grand nombre de vies, est mal à l’aise d’être autant honoré. Il s’éteint l’année suivante, et repose à Jérusalem.

source : yeshiva

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Oubliés du Shtetl (Les)

Posté en livre par leblogdenoach à 7 décembre 2008

de Y. L. Peretz

Maison d’édition : Plon, Terre Humaine

Par : Myriam Anissimov

En 1884, le banquier et entrepreneur de chemins de fer Jan Gottlieb Bloch, connu en Occident sous le nom de Jean de Bloch, Juif natif de Radom converti au protestantisme, fonde un institut de recherche à Varsovie. Ce philanthrope, reçu à la cour du tsar, est un partisan de l’assimilation totale des Juifs de l’Empire russe. Espérant entraver l’application en Pologne des lois de mai 1882, promulguées au lendemain de l’attentat contre Alexandre II, Bloch décide de financer une enquête sur la situation économique et morale des Juifs dans la Pologne du Congrès. Ces lois imputent la responsabilité de la vague de pogroms qui a touché plus de cinquante localités aux Juifs eux–mêmes, et limitent drastiquement leurs droits dans la « Zone de résidence », dont la superficie est réduite.
Bloch désigne deux collaborateurs pour diriger son bureau de statistiques dans la capitale polonaise. Il espère prouver au terme de l’enquête que les Juifs contribuent au progrès économique et à la prospérité de l’Empire, et circonvenir(attention, sens de « berner, abuser ») le développement d’un antisémitisme virulent et le rejet total des trois millions de Juifs, accusés de parasitisme économique, bien que partiellement émancipés depuis 1862. Des enquêteurs vont mener une expédition dans les shtetlekhs(vérifier ortho., je ne trouve pas le mot dans dico., et à unifier avec p. 4) de Pologne, où règne une misère atroce.
Parmi eux, Itzhak Leybush Peretz, un avocat né à Zamosc en 1852, qui deviendra l’un des trois grands auteurs classiques de la littérature yiddish. Bien que dépourvu de toute compétence, on l’a choisi pour sillonner les cantons de Zamosc et de Tomaszow, car le yiddish est sa langue maternelle, et il a acquis une parfaite maîtrise de l’hébreu pendant son instruction religieuse. Il parle également le russe et le polonais.
Peretz accepte ce travail parce que, victime d’une plainte anonyme, il s’est vu interdire l’exercice de sa profession, et a dû abandonner son cabinet de conseiller juridique à Zamosc. Auparavant, il avait échoué dans la distillation de l’alcool.
Le pogrom survenu dans la capitale en 1881 a fortement entamé ses espoirs de jeunesse quant à l’insertion des Juifs au sein de la nation polonaise, et il n’a rien oublié lorsqu’il entreprend son enquête trois ans plus tard. Une autre raison a favorisé sa décision de retourner sur les lieux de son enfance : il est devenu le porte–drapeau du cercle folkloriste juif, et croit à la renaissance des Juifs au sein de l’Empire, malgré la détérioration catastrophique de leurs conditions d’existence.
Partagé entre la fidélité au monde des origines et le désir de vivre dans la modernité, il abandonne la lévite, coupe ses payes et s’habille comme un « Allemand ». Il porte une casquette, et un veston court. Sa grosse moustache ne laisse pas de provoquer méfiance et incrédulité. Autre raison de participer à l’enquête, son intérêt passionné pour les petites gens depuis sa plus tendre enfance, partagée entre Zamosc et Shebreshin, où son père l’a envoyé étudier le Talmud chez Reb Pinskhosl après qu’il se fut montré rebelle au heder, ainsi qu’il le racontera dans son autobiographie, Mayne zikhroynès(à unifier p.5).
Tout petit, il a été confié à une vieille paysanne décharnée : « Elle avait de petits yeux paisibles mais toujours baignés de larmes car elle était à moitié abrutie par la boisson », écrit–il dans ses Mémoires. Son père, marchand de bois, était constamment en voyage, tandis que sa mère tenait une boutique. La vieille Polonaise lui racontait des histoires sur « l’Ange de la Mort des chrétiens », les animaux de la ferme, les sangliers, les lièvres, les chiens, les loups, les renards.
À Zamosc, le rabbinat et la communauté appartiennent au camp des mitnatgdim, adversaires des piétistes hassidim. Mais chacun vaque tranquillement à ses occupations.
Le jeune Leybush ne supportant aucun de ses maîtres, ses parents le laissent étudier selon son bon plaisir. Il lit d’abord Le Guide des égarés de Maimonide. Autodidacte, il construit sa culture en dévorant, sans ordre ni méthode, tous les livres entreposés dans l’unique bibliothèque de la ville, dont le propriétaire lui a confié la grande clef rouillée. Il découvre qu’en dehors de la Torah et du Talmud, il ne sait rien. Il lit jusqu’au vertige, en polonais et en allemand, les oeuvres d’Alexandre Dumas, Eugène Sue, Victor Hugo, les écrits du philosophe allemand von Hartmann, ceux du biologiste Carl Vogt, le code Napoléon, l’Histoire de la civilisation anglaise de Buckle, et de nombreux ouvrages scientifiques. C’est aussi en traduction polonaise qu’il prend connaissance des oeuvres de Mendelè Moykher Sforim, le grand–père de la littérature yiddish moderne. Dans les romans, les descriptions l’ennuient, les dialogues le passionnent. Il commence à écrire en hébreu et en polonais, mais publie en 1888 Monish, son premier poème écrit en yiddish. Il se lance dans la publication des Yomtov–bletlekh (Feuillets pour jours de fête), où il témoigne encore de son affection pour le petit peuple, et s’indigne de la condition faite aux femmes. La gendarmerie tsariste perquisitionne son appartement en 1895. Quatre ans plus tard, il est arrêté à l’issue d’une réunion socialiste et passe trois mois au pavillon X de la citadelle de Varsovie, où Rosa Luxembourg sera incarcérée en 1906. Les prisonniers politiques juifs lisent son recueil Yidishe bibliotek en prison. Pendant la Première Guerre mondiale, Peretz organise des soupes populaires et s’implique dans la gestion d’un orphelinat à Varsovie.
Arrivé sur les lieux de son enquête avec un questionnaire précis, il se rend compte qu’il n’a aucune chance de réussir s’il s’en tient au protocole établi à Varsovie. Les Juifs du shtetl refusent de lui donner tout renseignement démographique par peur de la conscription, et toute information sur leurs activités commerciales parce que la plupart d’entre eux exercent sans patente. Ces dialogues de sourds vont inspirer Bilder fun a provints–raïze (Tableaux d’un voyage en province) en 1891, récits de voyage « au pays du pogrom », qu’il publiera dans l’almanach littéraire dont il était l’éditeur, et dont seulement trois numéros allaient paraître :
« Reprenons, quel est votre métier ?
– Qui a donc un métier ?
– Mais de quoi vivez–vous ?
– Ah, c’est de cela dont vous parlez ? Eh bien, on vit…
– Mais de quoi ?
– De l’aide de Dieu ! Quand il donne, on a !
– Mais enfin, il ne vous envoie rien du ciel !
– Si, si, il envoie ! »
Définitivement installé à Varsovie en 1890, Peretz obtient un emploi de gratte–papier auprès de la communauté juive, qui lui laisse tout loisir de s’adonner à la littérature. Son enthousiasme pour le socialisme s’est refroidi. Il rédige des pages prophétiques en 1906, sous le titre Espoir et crainte. « Mon coeur est avec vous, écrit–il, et pourtant, je vous crains. J’ai peur des opprimés qui triomphent, ils peuvent devenir des oppresseurs et chaque oppresseur offense l’esprit humain… » Désespéré, il écrit La Chaîne d’or, un drame sur le déclin du mouvement hassidique, puis une pièce tragique, La Nuit sur le vieux marché.
Deux ans avant sa mort, il rédige ses mémoires, Maïne zikhroïnes, qui entraînent le lecteur vers ses années d’enfance et de jeunesse.
En 1915, pas un seul journal polonais ne consacra une ligne aux funérailles de Peretz, alors que cent mille Juifs silencieux accompagnèrent sa dépouille mortelle jusqu’à sa tombe. Ce furent des funérailles grandioses, sans pompe ni discours. Un cortège immense, sans fleurs, sans ordre. « On n’apercevait que la civière recouverte d’un drap noir sur laquelle reposait le cercueil du mort, hissé sur des épaules anonymes », écrivit P. Katz dans le journal yiddish Vilner Vokh.

source : Transfuge

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Pages juives

Posté en livre par leblogdenoach à 26 novembre 2008
Face à la prolifération exponentielle des œuvres littéraires de tous ordres, les anthologies sont indubitablement des outils de travail nécessaires et précieux. C’est pourquoi, régulièrement, il s’en publie. La littérature d’expression « juive » ou « hébraïque » n’échappe pas à la loi du genre. Ainsi, pour ce qui est de la période récente, on a pu apprécier Le livre des passeurs. De la Bible à Philip Roth. Trois mille ans de littérature juive d’Eliette et Armand Abécassis (1) et, dans le domaine plus limité du judaïsme libéral, l’Anthologie du judaïsme libéral. 70 textes fondamentaux de Pierre Haïat et du rabbin Daniel Farhi (2).
Ce type d’ouvrage, dont l’utilité, redisons-le d’emblée, est évidente n’échappe pas à un défaut majeur que les auteurs reconnaissent volontiers : l’impossibilité d’être exhaustif d’où des oublis que d’aucuns jugeront fâcheux. « C’est pourquoi, même si toute anthologie est un choix arbitraire, choix des auteurs, choix des extraits, nous n’avons pas voulu obligatoirement retenir des fragments pour leur qualité intrinsèquement littéraire. Nous avons clairement privilégié une expression juive ».
L’ouvrage obéit à une logique chronologique, partant de la Bible, du Talmud et de la Kabbale pour s’achever par la littérature contemporaine notamment israélienne.
 
Chaque extrait est précédé d’une notice explicative qui permet d’aborder le texte en toute connaissance du sujet. Après des morceaux bibliques choisis de « Béréchit » aux Livres d’Ezra et de Néhémie, voici l’époque de la domination gréco-romaine avec, notamment, La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Puis vient un choix de prières liturgiques avant un long développement sur le Talmud et un parcours passionnant de l’abondante littérature mystique et théosophique autour de la Kabbale.
Le Moyen Âge, ensuite, qui voit l’éclosion, de Troyes en Champagne, avec Rachi à l’Espagne, avec Abraham Ibn Ezra en passant par la Provence ou l’Afrique du Nord, de commentateurs, de poètes, de voyageurs. Quel plaisir de lire ou de relire cette « Chanson à boire » de Samuel Ibn Nagrila ou ce passage des « Devoirs du cœur » de Bahya Ben Yossef Ibn Paqûda ! Ou encore cette « Vénus » si profane et si touchante, précisément d’Abraham Ibn Ezra.
Fondé par le célèbre Rabbi Israël Baal Chem Tov, en Ukraine polonaise, le hassidisme génère une littérature qui a fortement marqué le judaïsme de l’est de l’Europe. Qu’on pense à Dov Ber, le fameux Maguid de Mézéritch, à Lévy Itshak de Berditchev ou à Rabbi Chnéor Zalman de Liady avec son monumental « Tanya ». Sans oublier celui qui sera le dernier Rabbi de Loubavitch, Menahem Mendel Schneerson dont le portrait continue de trôner dans des milliers de foyers juifs à travers le monde.
Puis vient le siècle des Lumières et, avec l’émancipation, l’entrée de plain-pied des Juifs dans le monde moderne. Voici Moïse Mendelssohn et Léopold Zunz, Samson Raphaël Hirsch et Henri Graetz, voici le temps des philosophes juifs, Martin Buber, Franz Rosenzweig , Jacob Gordin qui sera le maître à penser de Léon Askénazi Manitou, Emmanuel Levinas et tant d’autres.
Un chapitre est consacré à l’antisémitisme, un autre aux identités. Le sionisme, bien sûr avec, entre autres, les textes fondateurs de Moses Hess, de Léon Pinsker et de Theodor Herzl. Des textes forts sur la Shoah sont ensuite proposés, de Vassili Grossman à Romain Gary en passant par Anne Frank.
La création miraculeuse d’un Etat juif ressuscité, Israël, au lendemain de la catastrophe, voit l’éclosion de lettres hébraïques qui vont de pair avec la renaissance de l’hébreu. Bialik, Agnon, qui obtiendra le prix Nobel de littérature en 1966, Haïm Gouri, Amnon Shamosh, Abraham Bouli Yehoshua et bien d’autres.
L’ouvrage s’achève sur la littérature contemporaine : Philip Roth et Georges Perec, Albert Cohen, Isaac Bashevis Singer, Saül Bellow…
 
Un très beau travail, on le voit. Restent ces manques obligés dont nous parlions en préambule. Quelques exemples notoires à notre sens : pour ce qui est du chapitre consacré à la Kabbale, certes, Gershom Sholem, le grand spécialiste du sujet, est mis à contribution, tout comme le regretté Charles Mopsik. Mais quel dommage d’ignorer ces vulgarisateurs géniaux que sont Marc-Alain Ouaknin (3) et Gérard Haddad (4) ! On sera étonné aussi, dans un autre domaine, de l’absence du génial Menasseh Ben Israël, auteur de La Piedra Gloriosa et d’Esperança d’Israël (5) Autre chose : la littérature séfarade, notamment d’Afrique du Nord est relativement délaissée. Certes, l’incontournable Albert Memmi (écrivain tunisois et non algérois !) est présent et un honneur justifié est rendu à quelques individualités : Chochana Boukhobza, Emile Brami, Gisèle Halimi et Schmuel Trigano. Mais tout un pan de cette littérature est oublié. Qu’on songe, parmi des dizaines d’autres, dans les années trente, à Elissa Rhaïs, Ryvel, Vehel et Vitalis Danon (6) et, pour l’époque moderne, à une Nine Moati, à qui l’on doit une belle saga autour des « Belles de Tunis » et qui méritait, pour le moins, une mention. Tout comme Hubert Haddad, auteur d’une œuvre déjà monumentale et la talentueuse Karine Tuil, sélectionnée en septembre 2008 pour le prix Goncourt et bien d’autres encore. Les femmes, d’ailleurs, sont sous-représentées et la présence de Gluckel Hameln (7), contemporaine de Louis XIV et féministe avant l’heure, eut été souhaitable. La poésie fait aussi figure de parent pauvre. Le regretté Alain Suied (8), brillant traducteur de Celan, qui a porté à bout de bras pendant des années la poésie « juive » méritait de figurer dans une telle anthologie tout comme Pierre Haïat (9) qui, patiemment, au long des années, à recueilli une somme inégalée de poésie juive dans ses anthologies. Enfin, pour ce qui est des auteurs israéliens, un regret entre plusieurs dizaines : le brillantissime et original Etgar Keret (10). Sans oublier la

bande dessinée, complètement oblitérée malgré le succès d’Art Spiegelman avec son remarquable Maus, prix Pulitzer ou, plus récemment, le talentueux Joann Sfar et son Chat du rabbin.
Encore une fois, c’est la loi du genre. Il eut fallu mille pages peut-être deux mille pour satisfaire tout le monde. Alors, malgré ces protestations de principe, ne boudons pas notre plaisir d’autant plus que l’ouvrage est agrémenté de plusieurs cahiers iconographiques de qualité, de précieuses notices biographiques des auteurs cités, d’un glossaire et d’une chronologie.
A posséder, à lire et relire et à conserver dans toute bonne bibliothèque.
 
Jean-Pierre Allali
 
(*) Sous la direction d’Emmanuel Haymann avec la collaboration de Jean-Jacques Wahl, Claudine Meyer, Philippe Haddad, Charles Mopsik, Haïm Nisenbaum, Francine Kaufmann et Séphora Haymann. Publié avec le soutien de l’Institut Alain de Rothschild. Editions Armand Colin. Juillet 2008, 450 pages. 31,50 euros.
 
(1) Voir notre recension du 21-09-07
(2) Voir notre recension du 21-12-07
(3) Dernière parution : Zeugma. Mémoire biblique et déluges contemporains. Editions du Seuil. Août 2008
(4)  Qu’on songe, notamment, au remarquable Manger le livre. Rites alimentaires et fonction paternelle. Grasset. 1984
(5)  Voir notre recension du 04-09-08
(6) Voir notre recension de Ninette de la rue du péché de Vitalis Danon du 07-05-07. Destins ou le ghetto à l’école de Ryvel a été également publié chez Le Manuscrit en 2007.
(7) Mémoires de Gluckel Hameln. Traduction et présentation de Léon Poliakov. Editions de Minuit. 1990
(8) Voir notre recension de son dernier ouvrage Laisser Partir du 19-11-07
(9)On lui doit notamment 35 siècles de poésie amoureuse. Anthologie. Editions Saint-Germain des Prés. 1979, Anthologie de la poésie juive du monde entier depuis les temps bibliques jusqu’à nos jours. Editions Mazarine. 1985 et Dieu et ses poètes à travers le bouddhisme, le christianisme, l’hindouisme, l’islam, le judaïsme et la poésie de tous les temps. Editions Desclée de Brouwer. 1987. Sur la poésie juive, Michèle Bitton nous a offert, en son temps, un superbe Poétesses et lettrées juives.  Une mémoire éclipsée. Editions Publisud.1999.
(10) Auteur de récits savoureux tel L’homme sans tête et autres nouvelles. Editions Actes Sud. 2005.
source : CRIF
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Les Juifs et leur avenir

Posté en judaïsme, livre par leblogdenoach à 20 novembre 2008

Par Adin Steinsaltz

Ce nouveau livre du célèbre spécialiste du Talmud, traducteur et commentateur, en hébreu moderne, en anglais, en français, en espagnol et même en russe de tout ou partie des quelque quarante volumes de ce texte fondamental du judaïsme, est en fait constitué d’une sélection d’ extraits de trois ouvrages initialement publiés en anglais et regroupés par thèmes. Qu’est-ce que la maison d’Israël ? Qu’est-ce qui fait qu’un individu est juif ? « Qu’un Juif est un Juif sans aucun doute ? ». Sommes-nous une nation ou une religion ? D’entrée de jeu, Steinsaltz aborde les vraies questions, les interrogations éternelles qui taraudent le peuple juif depuis des millénaires et encore plus depuis le siècle des Lumières, de la Haskalah et l’émancipation. Tâche éminemment ardue car « Une définition globale et significative doit déterminer si, et jusqu’à quel point, les Juifs existent et si le judaïsme a un sens intrinsèque autre que d’être défini de l’extérieur par les antisémites de tout bord ». De plus « le fossé qui existe aujourd’hui entre les Juifs, même au sein des croyants, est tel que le dialogue sur une base commune est devenu pratiquement impossible ». Ce qui fait, qu’à bien y réfléchir et si l’on veut mettre en pratique le principe de base de rabbi Saadia Gaon : « Notre nation n’est une nation que par sa Torah »,  « seule une petite minorité du peuple juif peut être considérée comme véritablement juive ». Alors, le peuple juif n’ayant pas de base territoriale commune, faut-il se baser sur l’Histoire commune ? Sur la culture juive, qu’elle soit hébraïque ou laïque ? Et que penser des prosélytes ? La raison, compte tenu de ces difficultés variées, est donc de trouver une « définition a minima ». Le Talmud, d’ailleurs, en son temps, a donné l’exemple : des six cent treize commandements répertoriés par le rabbin Simla, le roi David en retient onze que le prophète Isaïe réduit à trois avant qu’Hababuc  les ramène en un : « Le juste vivra de sa foi ». C’est aussi ce que fit Hillel l’Ancien sollicité par un candidat prosélyte pour résumer toute la Torah en quelques mots. On connaît la réponse du MaÎtre : « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on fasse contre toi ». Mais toutes ces simplifications ne permettent toujours pas de répondre à la question centrale : « Qu’est-ce qui crée ce lien entre les Juifs ? ». Eh bien, tout compte fait, ce lien s’avère tout simplement familial car, dit Steinsaltz, « le peuple juif n’est pas à proprement parler une nation, mais une famille ». Une famille idéologique et non biologique. Cette famille, certains diraient cette tribu, c’est la Maison de Jacob, la Maison d’Israël, Beit Yaacov, Beit Yisrael.
Ce thème de l’identité juive, qui ouvre le livre n’est pas le seul, loin de là, que le rabbin Steinsaltz offre à notre réflexion. Avec finesse, il aborde la question de l’assimilation, remarquant que « la capacité que les Juifs ont à l’imitation est généralement bien plus profonde que chez les autres », l’unité de la Maison de Jacob autour de l’Etat d’Israël, le complexe messianique juif avec cette volonté renouvelée de vouloir, envers et contre tout et tous, sauver le monde, la « mission juive » qui n’est autre que le « rêve messianique » ancestral, la contribution disproportionnée des Juifs à la civilisation et au progrès du monde : « Aussi bien dans les sciences naturelles que dans les sciences sociales, la littérature, les arts, la vie politique et économique de chaque nation, la contribution des Juifs est surprenante ». De Marx à Einstein en passant par Freud, la chose est connue et reconnue.
Un chapitre original est consacré au thème désormais classique de l’opposition entre Torah et science. Notant qu’il y a, selon lui, peu de contradictions entre la Torah et les mathématiques, Steinsaltz, à notre sens, est un peu hâtif quand, par exemple, il considère que le fait que les savants aient calculé une valeur de p, avec un nombre impressionnant de décimales, à 3,14…et que le traité Erouvin propose 3 est « relativement sans importance ». Force est de constater que si le Talmud, avec les moyens de l’époque, donne ce chiffre approximatif, mais néanmoins remarquable, on ne saurait nier que la science, grâce aux ordinateurs, parvient à une précision exemplaire qu’il faut saluer.
Autres thèmes abordés : le mysticisme dans la pensée juive, le motif de la lumière, la prière, le péché, Le Cantique des Cantiques, enfin, histoire qui se passe, dit-il, dans un présent éternel.
 
« De nos jours, reconnaît le rabbin, la plupart des Juifs mènent une existence amphibie, comme des grenouilles. Ils vivent dans deux royaumes différents : celui du monde occidental et celui de la Torah ». Ce sont ces contradictions qui constituent la trame de ce beau livre qui incite à la réflexion d’autant que chaque chapitre de l’ouvrage est suivi d’un court débat.
Très intéressant.
 
Jean-Pierre Allali
 
(*) Editions Albin Michel. Préface de Jean Blot. Traduit de l’anglais par Danielle Lifshitz-Malka. Septembre 2008. 224 pages. 22 euros.
source : CRIF
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Les aventures de rabbi Harvey. La sagesse et l’humour juifs au Far West

Posté en livre par leblogdenoach à 6 novembre 2008

Par Steve Sheinkin

La bande dessinée n’a pas attendu le succès grandissant du festival d’Angoulême ou la vogue des mangas japonais pour s’imposer comme une composante obligée de la littérature moderne. Désormais, elle est enseignée en faculté, aux côté de la science-fiction ou du roman policier. Bref, au fil des ans, elle acquiert, peu à peu, ses lettres de noblesse. Le format livre remplace désormais les grands albums d’antan, permettant à ce moyen moderne d’expression de voisiner avec les « vrais » livres, sur les étals des libraires.
Le judaïsme, dès lors, n’échappe pas à cette nouvelle emprise comme en témoignent les œuvres déjà anciennes d’Art Spiegelman, prix Pulitzer, auteur du célèbre Maus, ou celles, plus récentes, de Joann Sfar avec son Chat du rabbin.
Avec le recueil de Steve Sheinkin, auteur et illustrateur américain, une étape est franchie dans la pédagogie moderne : les textes et les enseignements du Talmud sont véhiculés par le canal inattendu de la bande dessinée. L’auteur a puisé dans le folklore juif, dans les légendes hassidiques du Baal Chem Tov, les contes de Rabbi Nahman de Braslav ou encore les Maximes des Pères (Pirké Avot).
Pour nous offrir, avec talent, ces « leçons » talmudiques, Steve Sheinkin nous transporte au Far-West, dans la localité imaginaire d’Elk Spring, dans les montagnes du Colorado, un village qui tient tout à la fois du shtetl et des localités chères à Lucky Luke.
Elk Spring, donc, où tous les habitants ou presque sont juifs. Tels Nathan, le fabricant de bougies et sa femme Ruth ou Julius Jaffa, le cultivateur. Des habitants qui vivent dans la peur. Car le village est sous la coupe d’une bande de hors-la-loi sans pitié : Milton Wasserman, le chef du gang, alias « Big Milt », qui prétend, « vous avez intérêt à le croire », être le gars le plus malin et le bandit le plus dur à cuire de tout l’Ouest, Daniel Lévy, dit « Le lion » et Moïse Goldwater, surnommé « Matsa man » parce qu’il ne mange que des matsot. De rackets en filouteries en tous genres, les trois acolytes terrorisent la population. C’est alors, qu’un étudiant fauché, nanti d’un diplôme délivré par une yeshiva de New York, à la recherche d’un emploi, même à temps partiel, le jeune Harvey, se retrouve, après des journées d’errance, à Elk Spring. « Qu’il est difficile de trouver une place dans cette profession ! », soupire-t-il. Il faut se faire une raison en effet, car force est de constater que « les rabbins vivent si longtemps que les postes vacants sont rares ».
Et le miracle, « Baroukh Hachem », s’accomplit. A force d’humour et de philosophie, Harvey, rabbi Harvey, tient tête à ses tortionnaires, les bandits juifs. Las de l’écouter, ils le condamnent à mort, mais commettent l’imprudence de lui laisser le choix de la manière de mourir. La pendaison ? Une balle en plein cœur ? La noyade ? Harvey n’hésite pas et répond : « De vieillesse ». « Ce type est infernal » maugrée Milton, mais, par peur du ridicule, il l’épargne. La population, surtout les jeunes, se prend d’affection pour Harvey lequel, sur fond de sagesse hébraïque, déjoue tous les pièges philosophiques que lui tendent les malfrats. Ecœurés, les bandits quittent Elk Spring et Harvey en devient le rabbin. On suit ses aventures et ses démêlés avec plaisir. Et, pour ceux qui n’auraient pas détecté la référence biblique de chaque épisode, l’auteur, en fin de volume, propose une grille de lecture.
Rafraîchissant et sympathique.
 
Jean-Pierre Allali
 
(*) Editions Yodéa. Mai 2008. 122 pages. 14 euros
source : CRIF
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