Par Edwy Plenel
Membre de l’Union européenne depuis 2004, la Hongrie est dotée depuis ce début d’année d’une nouvelle Constitution. Imposé par la droite extrême du premier ministre Viktor Orban, ce texte liberticide est bien plus qu’une régression démocratique. C’est une alarme pour tous les Européens sur ce que serait un fascisme d’aujourd’hui, son nouveau credo et ses nouveaux atours. Démonstration par le détour d’un livre trop peu commenté de l’historien américain Robert O. Paxton, Le Fascisme en action (Seuil, 2004).
Auteur notamment du célèbre La France de Vichy (Seuil, 1973), qui rappela combien la majorité des élites françaises de 1940 avaient accompagné la Collaboration, Robert O. Paxton (lire ici sa notice Wikipédia) publia cette étude, titrée The Anatomy of Fascism pour sa version anglaise, dans le contexte particulier de l’après-11 Septembre et de la présidence de George W. Bush, marquée par un crispation essentialiste, missionnaire et guerrière, de la nation américaine. Tout le propos du livre est de répondre à cette question aussi complexe à éclairer qu’elle est simple à formuler: «Qu’est-ce que le fascisme?». Et, après y avoir répondu en revisitant les deux fascismes qui s’imposèrent, l’italien et l’allemand, de se demander quelles formes prendrait un fascisme d’aujourd’hui. Posées en 2004, ces questions ont encore plus de force sept ans après, quand la crise financière ébranle les certitudes et les situations apparemment les plus solides et les mieux établies. Ce qui suit tient donc de la note de lecture plutôt que d’un article inédit, d’où sa place sur mon blog du Club plutôt que dans le journal de Mediapart.
La réponse de Paxton, c’est qu’il faut repérer et catégoriser le fascisme sur la base de son action concrète plutôt que de son apparence conjoncturelle, historiquement datée. «Il n’y a pas d’habit particulier pour ce moine-là», écrit-il après avoir démontré que les fascismes ont toujours été «plus hétéroclites que les autres "ismes"». Tout simplement parce que leur socle commun – le refus du droit naturel, du droit d’avoir des droits, de l’égalité des individus, de celle des "races", ethnies ou origines, et donc de celle des peuples et des nations – les mène toujours à une essentialisation d’une identité nationale fantasmée et exacerbée. «La communauté vient avant l’humanité dans le système de valeurs fasciste, explique Paxton, et le respect des droits individuels ou des procédures légales y laisse la place à l’asservissement à la destinée du Volk (version allemande) ou de la razza (variante italienne). Il s’ensuit que les mouvements fascistes nationaux ont pleinement exprimé leurs particularismes culturels.»
D’une rigueur aussi minutieuse que précautionneuse, l’ouvrage de Paxton comporte une mise en garde pour aujourd’hui, à la fois rationnelle dans ses attendus et mesurée dans son énoncé, et qui n’en a donc que plus de force. La voici: «Par définition, la vaccination de la plupart des Européens contre le fascisme originel, à la suite de son humiliation et de sa déchéance publiques en 1945, est temporaire. Les tabous de l’époque vont inévitablement disparaître avec la génération des témoins oculaires des faits. De toute façon, le fascisme du futur – réaction en catastrophe à quelque crise non encore imaginée – n’a nul besoin de ressembler trait pour trait, par ses signes extérieurs et ses symboles, au fascisme classique. Un mouvement qui, dans une société en proie à des troubles, voudrait "se débarrasser des institutions libres" afin d’assurer les mêmes fonctions de mobilisation des masses pour sa réunification, sa purification et sa régénération, prendrait sans aucun doute un autre nom et adopterait de nouveaux symboles. Il n’en serait pas moins dangereux pour autant.»
Par exemple, poursuivait en 2004 l’historien dans le contexte de la "guerre des civilisations" initiée par l’administration Bush en riposte aux attentats d’Al-Qaida, «toute nouvelle forme de fascisme diaboliserait forcément un ennemi, intérieur et/ou extérieur: mais cet ennemi ne serait pas forcément les Juifs. Un mouvement fasciste américain authentique serait religieux, anti-Noirs et, depuis le 11 septembre 2001, de surcroît anti-islamique; en Europe occidentale, il serait séculier et, ces temps-ci, sans doute plus anti-islamique qu’antisémite; en Russie et en Europe de l’Est, il serait religieux, antisémite, slavophile et anti-occidental.»
En d’autres termes, sous le choc de la brutalisation de la démocratie américaine par l’administration Bush, laquelle – ne l’oublions jamais – autorisa, organisa et systématisa la pratique de la torture, Robert O. Paxton nous prévenait que les possibilités d’apparition d’un nouveau fascisme, sous d"autres apparences et dans d’autres contextes, «ne sont pas moins grandes que dans les années 1930, et probablement même plus grandes, du fait, depuis 1945, des nombreuses expériences démocratiques et de gouvernements représentatifs ayant échoué». Dès lors, «c’est en comprenant comment les fascismes du passé ont fonctionné, et non en vérifiant la couleur des chemises ou en cherchant des échos de la rhétorique des dissidents nationaux-syndicalistes du début du XXe siècle, que nous pourrons en reconnaître un» – un fascisme d’aujourd’hui.
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