L’esprit du nouvel antisémitisme


par Shmuel Trigano

A partir d’une chronique sur Radio J

L’usage courant qui est fait du mot « Juif » dans le discours public relève souvent d’une véritable pathologie. Tant de paroles et d’écrits l’évoquent et l’invoquent de façon aberrante au point que ce mot n’a plus rien à voir avec les Juifs réels, sauf que ce sont eux qui auront à en rendre compte en dernier recours.

Cet usage a cependant un sens et une cohérence rationnelles pour ceux qui le pratiquent. Voyons quelques exemples que nous a donnés l’actualité de ces derniers jours.

Un député UMP des Yvelines, Etienne Pinte, vient de publier un livre [discute pas ici de la finalité de ce livre mais de l’argument. M. Pinte écrit en effet : « la méfiance envers les musulmans a remplacé la méfiance envers les Juifs chez certains de nos concitoyens. Pour Madame le Pen, le musulman d’aujourd’hui est le Juif d’hier ». C’est là une très étrange comparaison. Les esprits sensés auront remarqué en effet que la France de 2012 n’est pas l’Allemagne nazie et que le statut des musulmans n’a tout simplement rien à voir avec celui des Juifs. Ils sont de récents citoyens, anciennement des nationaux d’Etats étrangers et pas des apatrides ni des réfugiés, la plupart du temps double-nationaux, venant d’un univers secoué par les menées du djihad islamique qui menace en premier lieu les Etats occidentaux.

Pourquoi pour condamner la xénophobie du FN,  cette comparaison avec les Juifs sinon pour capitaliser la charge émotionnelle liée à la Shoah au profit d’une autre catégorie de citoyens ? Elle autorise aussi moralement à singulariser les musulmans dans l’ensemble de la population française, ce qui est jugé moralement répréhensible dans la culture médiatique dominante mais il faut impliquer « les Juifs » pour légitimer la chose, ce qui les sort, eux aussi, du reste de la citoyenneté. Quoique ces Juifs ne soient pas des contemporains mais ceux qui étaient pourchassés par l’antisémitisme (et qui ne peuvent plus l’être, surtout – on voit pourquoi- quand la responsabilité du monde musulman est engagée) …

C’est la même rhétorique qui vide le mot « Juif » de son sens pour en faire une allégorie qui rend possible qu’on puisse retourner ce même mot contre les Juifs eux-mêmes, comme on le voit dans l’accusation de nazisme lancée à Israël sous toutes les formes possible (apartheid, racisme, etc). Le devoir de mémoire de l’Europe est devenu, dans l’esprit public, l’apologie permanente des « nouveaux » Juifs, des Palestiniens. Il fait ainsi écran au nouvel antisémitisme (que M. Pinte n’a jamais dénoncé dans un livre !)  qu’au contraire il alimente… Car, demain, pour finir, devant cet abus de la référence à la Shoah, que les gens perçoivent  bien, on accusera les Juifs d’en faire trop, et en premier lieu les musulmans, furieux de voir leur cause effacée et occultée par la Shoah. Ce qui ne fera que renforcer leur identification à la cause palestinienne et l’accusation de nazisme. En somme, une double punition pour les Juifs…

Comprendre ce cercle vicieux rhétorique, c’est tout comprendre de l’esprit de l’antisémitisme contemporain.

Nous avons eu, ces jours ci, d’autres occurences du même syndrome pathologique, par exemple quand Erdogan, furieux du vote de la loi sur le génocide arménien par le Sénat, a reproché à Sarkozy son ingratitude envers la Turquie, qui, du temps de l’empire ottoman, avait donné refuge à la partie juive de sa famille lors de l’expulsion d’Espagne. Dans ce cas, le référent « juif »  remplit une fonction tous azimuths. Déjà, il fait un lien entre cette loi et les Juifs, puisqu’il en rend responsable le président, de sorte que cet acte jugé inamical envers la Turquie est mis sur le compte des Juifs. Mais aussi, autre versant, l’hospitalité envers la famille présidentielle permet de blanchir le nationalisme turc du génocide arménien, en s’autorisant de la mémoire du Juif persécuté. Si la victime par excellence de la haine a pu trouver il y a 4 siècles un refuge dans l’empire ottoman (qui avait à ce moment un grand besoin de leur savoir faire), alors la Turquie est moralement sauve ! Mais, demain, bien sûr, aujourd’hui déjà, la loi Gayssot contre le négationnisme de la Shoah  se verra à cette occasion fustigée et condamnée, comme demande abusive de la communauté juive, accusée d’avoir introduit la politisation de la mémoire.

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